L’écrivain, dramaturge, metteur en scène, acteur et chroniqueur Jean-Philippe Baril Guérard fait sa première incursion dans la scénarisation grâce à la websérie Faux départs, offerte sur ICI Tou.tv. Entretien avec un touche-à-tout qui voit grand.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu as écrit du théâtre, des romans. Écrire une série, c’est forcément rejoindre un plus vaste public. Cette envie-là a toujours été là ?

Jean-Philippe Baril Guérard : Non, je te dirais que c’est récent. Mon premier show de théâtre, à l’Espace Geordie, en 2010, il y a 600 personnes qui l’ont vu. J’ai eu de bonnes critiques et j’étais super content. Royal [son deuxième roman] a été vendu à 20 000 exemplaires. C’est beaucoup, mais c’est rien comparé à une série. À un moment donné, tu veux un peu grossir… J’ai comme une mentalité d’entrepreneur, ce qui n’est vraiment pas cool ! Je n’écris pas pour moi. J’écris pour que mes histoires résonnent. C’est vraiment le fun d’avoir une plateforme qui me permet de parler à beaucoup de gens. Cela dit, je ne vois pas ma carrière comme une trajectoire où j’essaie d’aller toujours vers un plus grand public.

M.C. : Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des choses plus confidentielles…

J.-P.B.G. : Je continue à faire du théâtre de création et je vais continuer d’écrire des romans qui vont avoir, disons, un bon succès d’estime chez les gens qui lisent au Québec, qui sont quand même une minorité. Mais la série me permet aussi de parler à d’autres publics. Il y a beaucoup de gens qui vont écouter Faux départs qui ne vont pas lire mes livres et qui ne vont pas aller au théâtre. Il y a aussi un aspect géographique. Le livre, ça voyage, mais au théâtre, je parle surtout avec des gens à Montréal qui ont des références montréalaises. C’est cool d’élargir.

M.C. : On dit de toi que tu es prolifique. Est-ce que ça te dérange comme étiquette ?

J.-P.B.G. : Non ! Je ne sais pas à quel point je devrais dire ça, mais c’est un peu mon but dans la vie. Ce n’est pas pour rien que j’écris tout le temps sur des questions de productivité et d’ambition. C’est parce que moi, dans la vie – je sais que ça va avoir l’air bien dramatique –, je n’ai pas l’impression que j’existe quand je ne suis pas en train d’écrire. J’ai besoin d’être en train de produire pour me sentir utile à la société. Je ne sais pas ce que ça dit sur moi. J’ai l’impression que c’est un discours qu’un personnage de mes romans tiendrait, mais c’est ce que je ressens comme artiste.

M.C. : Est-ce que de tous tes personnages, tu dirais que tu ressembles le plus au personnage principal de Manuel de la vie sauvage ?

J.-P.B.G. : Malheureusement, j’ai envie de te dire que oui. Dieu merci, je n’ai pas été confronté à autant de dilemmes moraux que lui. Je ne sais pas si…

M.C. : Si tu es aussi cynique ?

J.-P.B.G. : Je suis cynique, mais je remets souvent en question mes principes. C’est facile d’avoir des principes dans la vie avant de se faire mettre devant un réel dilemme déchirant. Où tu dois choisir entre toi et les autres. Il y a aussi le parcours du personnage qui ressemble au mien, dans le sens que je n’étais pas prédestiné à faire ce que je fais dans la vie…

M.C. : Pourquoi ?

J.-P.B.G. : J’ai grandi à Plessisville à côté d’un champ de blé d’Inde ! Je regarde mes amis, comme Catherine [Brunet]. Elle était à l’écran à 6 ans, alors c’est comme naturel pour elle de jouer. Je devais avoir une bonne dose d’ambition, même à l’adolescence, pour en arriver là où je suis maintenant. J’ai longtemps eu un complexe par rapport à ceux avec qui j’allais à l’école de théâtre ou avec qui je travaillais, qui étaient allés à FACE et qui ont commencé à tourner dans des séries alors qu’ils étaient ados. Qu’est-ce que je pouvais bien avoir de plus qu’eux ? Rien. Mais je pense que j’ai une autre expérience de vie qui, finalement, me sert beaucoup comme auteur.

PHOTO FOURNIE PAR ICI RADIO-CANADA

Catherine Brunet et Antoine Pilon dans Faux départs

M.C. : Faux départs est une espèce de polaroïd de ta génération. Est-ce que ce rôle de porte-parole te convient ?

J.-P.B.G. : Je n’écris pas pour représenter une totalité ou une pluralité de voix. Quand j’ai une histoire à raconter, c’est parce que cette histoire, précisément, m’intéresse. Si les gens décident de me mettre cette étiquette-là et que c’est une façon de m’aborder et d’aborder mon œuvre, tant mieux. Mais je ne voudrais pas que des gens pensent que c’est mon intention…

M.C. : D’être un porte-parole ?

J.-P.B.G. : Oui. Parce que ça force une lecture de mon œuvre. Si les gens de mon âge regardent ça et qu’ils ne se sentent pas représentés, ils vont être déçus. Ce n’est pas du tout mon but. Alors, quand le chapeau me va, je le mets. Mais je pars de moi, de mes amis, de mon entourage. Je trouve toujours des histoires très proches de moi. Après ça, je les transforme tellement qu’elles ne sont pas reconnaissables, évidemment. C’est important que mes amis, dont je m’inspire souvent, trouvent que je ne les ai pas défigurés. Alors peut-être que, dans ce sens-là, effectivement, ça peut finir par devenir représentatif de mon univers. Et le personnel peut rejoindre l’universel.

M.C. : Tu retrouves dans Faux départs Catherine Brunet, qui a inspiré le personnage principal de ton premier roman [Sports et divertissements]. Non seulement tu t’inspires de tes amis, mais tu veux les voir incarner tes personnages ?

J.-P.B.G. : On pourrait m’accuser d’être paresseux ou de ne pas prendre de risques avec des acteurs ! Mais j’ai remarqué que d’établir des relations de travail sur le long terme me permettait d’aller chercher des choses tellement intéressantes avec les acteurs. C’est la même chose au théâtre. Je travaille toujours avec le même monde. C’est un gros sujet, particulièrement au théâtre, la question des cliques, sauf qu’il y a une raison pour laquelle on est fidèle.

M.C. : On part, déjà, avec un actif…

J.-P.B.G. : On a des références communes. Alors dans des contextes où on n’a pas tant d’argent et pas tant de temps, on part avec une avance. On n’a pas besoin de s’asseoir et de jaser de comment on va travailler. Il y a ça, et aussi le fait que, les trois quarts du temps, quand j’engage du monde, c’est parce que je les admire.

M.C. : Tu dis que tu pars de toi et pourtant, la majorité de tes personnages sont hétéros. Dans Faux départs, c’est un autre couple hétéro que tu mets en scène.

J.-P.B.G. : On dirait que la première œuvre d’un artiste, le premier roman surtout, est toujours un peu biographique et il faut tout le temps s’en défaire dans le marketing, le discours médiatique autour de l’œuvre. Je voulais me tenir très loin de cette étiquette-là.

M.C. : Tu y voyais un piège ?

J.-P.B.G. : Je ne sais pas comment le dire sans me faire pitcher des tomates, mais je ne voulais pas faire de « l’art gai ». Ça ne me tente pas d’être un artiste LGBT.

M.C. : D’être perçu comme un artiste militant ?

J.-P.B.G. : Exact. Les gens nous donnent des étiquettes et on n’a pas de contrôle là-dessus. J’avais peur, dès le début, si j’écrivais de l’art gai avec des personnages principaux gais, d’être classé au rayon de la littérature LGBT à la librairie. Si tu regardes Kevin Lambert, j’ai l’impression qu’on brandit beaucoup Querelle de Roberval comme « le roman gai trash ». Je n’ai pas le goût de ça. J’ai l’impression que dans cette idée de rejoindre un plus grand nombre, c’est plus facile pour moi d’être universel en parlant de relations hétéros. C’est peut-être un défi personnel, mais si je peux réussir à faire paraître crédible une histoire hétéro, ça dit quelque chose sur l’universalité de la sexualité et de l’amour, et de mon expérience de ça. C’est comme une façon de dire aux gens : « Heille, je comprends autant l’amour que vous, qui êtes hétéros ! »

M.C. : Est-ce qu’on te l’a reproché dans la communauté gaie ?

J.-P.B.G. : Jamais. Cela dit, c’est drôle, parce que les critiques que j’ai eues au début venaient de gens qui ne savaient pas que j’étais gai et qui m’accusaient, dans Sports et divertissements, d’être un gars hétéro qui se faisait plaisir en mettant beaucoup de scènes de cul avec une fille ou, dans Royal, de décrire la sexualité d’un gars hétéro comme si je voulais assouvir un désir. Mais d’être gai ne me dédouane pas de représenter la sexualité et, surtout, les femmes de manière responsable. Dans le cas de Faux départs, je trouve que c’était plus facile, parce qu’il y avait l’actrice, la réalisatrice ou encore la productrice qui avaient leur mot à dire. Il y avait assez de gens pour lever un flag si j’étais dans le champ !