Pour moi, la sitcom Friends représente pas mal plus que la coupe de cheveux emblématique de Rachel, la mode des tasses à café surdimensionnées ou le sofa orange brûlé du Central Perk, toujours mystérieusement libre pour Joey et compagnie.

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. 

David Schwimmer, Jennifer Aniston, Matthew Perry, Matt LeBlanc, Courteney Cox, Paul Rudd et Lisa Kudrow dans le dernier épisode de Friends, en 2004

Pour moi, Friends, c’est une histoire de passage à l’âge adulte, ma propre histoire d’émancipation. Si Scoop a cristallisé mon désir de devenir journaliste, c’est Friends qui m’a poussé dans le dos pour déménager mon divan à Montréal (« pivot, pivot », hurlerait sûrement Ross dans la cage d’escalier). Vous riez sans doute présentement. Pourtant, tout ça est vrai à 100 %.

Deux séries télé – l’une québécoise, l’autre américaine – ont façonné le chroniqueur quadragénaire que je suis aujourd’hui. C’est quasiment une télésérie en soi. Très méta, par ailleurs.

J’ai tout vu de Friends, qui a débuté le 22 septembre 1994 sur les ondes de NBC, il y a 25 ans presque jour pour jour (oui, on vieillit). J’étais tellement un mélange de Chandler (pour le sarcasme) et de Ross (pour le côté nerd) avec une touche de Monica (pour l’aspect névrosé)…

Dans le sous-sol parental et encore enrôlé au cégep à Québec, j’enregistrais Friends sur des VHS – c’était 1994, on s’en souvient – et je me disais : OK, je veux vivre en appartement avec des colocs et je veux pouvoir traverser un corridor, en linge mou, pour prendre un café avec ma BFF.

Un an plus tard, j’entrais en journalisme à l’UQAM. Évidemment, je n’ai pas atterri dans l’appartement hors de prix de Monica Geller dans West Village, mais bien dans un studio du Centre-Sud, avec plein de voisins louches.

D’ailleurs, un des premiers Montréalais que j’ai croisés, tapi à l’entrée d’une ruelle, a ouvert son imperméable prestement en me demandant : « Coke, hasch ? » J’ai compris « ton cash ! » et j’ai déguerpi comme une fusée, tout en hurlant comme une sirène, croyant qu’il s’agissait d’un braquage, Montréal, PQ, me voici !

La chanson thème I’ll Be There For You, du groupe The Rembrandts, résume ce qui m’a le plus marqué dans Friends : l’importance de notre deuxième famille, composée des amis que l’on choisit.

Derrière une pétarade de gags hyper efficaces, Friends nous rappelait que malgré les déceptions, les gaffes et les tâtonnements associés au passage à l’âge adulte, ta tribu personnelle, souvent urbaine, ne t’abandonnera jamais.

Les amitiés que j’ai nouées lors de ma période Friends/UQAM/entrée à La Presse, je les chouchoute précieusement. C’est « fromagé », mais véridique. Cette deuxième famille me suivra jusqu’au columbarium, je l’espère.

À partir de 1998, une autre série culte, Sex and the City, a également propulsé au premier plan la force du clan des copains et copines, qui devient souvent plus important que la famille de sang. Rassurez-vous, papa, maman, je vous aime autant.

En rachetant les droits du catalogue de Friends en 2015, Netflix a fait découvrir cette délicieuse comédie à une nouvelle génération, qui n’a pas connu le contexte social du milieu des années 90.

C’était l’époque de la désillusion complète de la génération X, des chemises en flanelle et du grunge déprimant. Avec son enthousiasme charmant et ses couleurs vitaminées, Friends détonnait dans cet univers extra cynique.

Vingt-cinq ans plus tard, la grande roue de la culture pop a ramené les chemises à carreaux au goût du jour, tout comme le désenchantement par rapport au futur de notre planète. Théoriquement, Friends aurait dû remonter le moral des milléniaux et membres de la génération Z qui en ont dévoré les 236 épisodes…

Oh que non ! De jeunes commentateurs aussi vertueux que woke ont dénoncé l’homophobie, la transphobie, le manque de diversité, la grossophobie et le sexisme à peine voilés des intrigues de Friends. C’est inacceptable aujourd’hui, ont-ils tranché. Insérez ici un gif animé de roulement d’yeux vers l’arrière.

Un peu de sérieux, s’il vous plaît. On ne peut pas examiner des séries quasi rétros avec la grille d’analyse d’aujourd’hui. C’est ridicule, limite injuste. Si Friends ressuscitait aujourd’hui, c’est évident que les scénaristes s’ajusteraient aux mouvements sociaux qui ont émergé depuis le débranchement de la série, en 2004, dont le #moiaussi. On ne peut tout de même pas leur reprocher de ne pas avoir deviné le futur.

Ces milléniaux indignés oublient que Friends a présenté un mariage gai (celui entre Carol et Susan) et que Phoebe a porté des triplés pour son frère. Il y a 25 ans, c’était loin d’être banal.

Tiens, tant qu’à reculer dans le temps avec les critères d’aujourd’hui, je déconseille fortement aux offensés de Friends d’amorcer la lecture de la Bible ce week-end. Ils risqueraient de découvrir que Jésus de Nazareth, probablement l’homme le plus inclusif de l’histoire de l’humanité, était loin d’avoir atteint la parité au sein du conseil des 12 apôtres. Le choc risque d’être terrible. Pauvres eux !