On dit que les documentaires ne changent pas le monde. Mais il arrive qu’ils bousculent les perceptions. Qu’ils donnent la parole à ceux et celles qui ne l’ont jamais eue. Surviving R. Kelly l’a fait. La productrice déléguée Tamra Simmons en discute.

Natalia Wysocka
La Presse

Présenté pour la première fois en français sur la chaîne Investigation demain, Surviving R. Kelly a eu l’effet d’un séisme. Après la diffusion initiale des six épisodes en janvier dernier, l’étiquette de disques de l’artiste américain, RCA Records, l’a laissé tomber. Il a été formellement inculpé de 10 chefs d’accusation d’agression sexuelle avec circonstances aggravantes. Il se trouve actuellement dans une prison fédérale de Chicago.

Mais beaucoup d’admirateurs n’arrivent toujours pas à croire qu’un musicien de sa trempe ait pu commettre des actes aussi sordides. L’amour d’une œuvre peut-il rendre aveugle au reste ? 

« Plusieurs de ses supporteurs m’envoient encore des messages haineux, indique Tamra Simmons, productrice déléguée de Surviving R. Kelly. Oh mon Dieu, vous continuez à soutenir cet homme ? Après tout ce qui a été révélé ? De combien de preuves avez-vous besoin ? »

C’est en 2017 que Tamra Simmons a ressenti le besoin de creuser la question. Soudain, l’idole du R&B avait recommencé à faire les manchettes. « Quoi ? R. Kelly ? Encore lui ? » On en parlait dans le Rolling Stone, dans le Washington Post, sur Buzzfeed. Et ce n’était pas en raison de son opéra en 33 chapitres, Trapped in the Closet

L’amas d’allégations était terrifiant : séquestration, violence physique et psychologique, relations non consentantes avec des mineures. Pourtant, tout cela n’était pas si neuf : depuis l’an 2000 que le journaliste Jim DeRogatis, du Chicago Sun-Times, enchaînait les articles sur le sujet. Les satiristes de South Park s’étaient moqués des déviances alléguées de R. Kelly, Dave Chappelle aussi. Intouchable, le roi de Chicago continuait à composer, à faire de la tournée, à chanter avec les stars. Tamra Simmons s’est dit : « Ça suffit. »

PHOTO CHRIS PIZZELLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Tamra Simmons (à gauche) et l’équipe de Surviving
 R. Kelly ont reçu le prix du meilleur documentaire
aux MTV Movie and TV Awards le 15 juin dernier.

Ce n’est pas tout le monde qui lit le Rolling Stone, ce n’est pas tout le monde qui consulte le Washington Post. Nous voulions raconter cette affaire sur une plateforme plus grande encore.

Tamra Simmons, productrice déléguée de Surviving R. Kelly

La plateforme sur laquelle le tout a abouti : Lifetime. Et les cotes d’écoute de la chaîne américaine ont explosé. En moyenne, quelque 2,1 millions de téléspectateurs ont regardé chacun des épisodes.

L’ensemble, nommé pour un prix Creative Arts Emmy, détaille et décortique la vie de R. Kelly. Son enfance marquée par la pauvreté, sa difficulté à apprendre à écrire et à lire, les moqueries des autres élèves. Et puis, soudain, le succès. Les journées passées à traîner près de l’école secondaire dont il était sorti des années plus tôt pour charmer les élèves, auréolé de sa gloire nouvellement acquise. Son ancienne professeure de chorale qui l’avait pris sous son aile, Lena McLin, 91 ans, lance d’ailleurs à ce sujet : « Je lui ai souvent dit de ne pas fréquenter de jeunes filles. Arrête de déconner, Robert ! »

« Les survivantes sont des femmes noires, signale Tamra Simmons. On a minimisé leur parole. On leur a demandé : qu’est-ce que tu portais ? Où étais-tu ? Pourquoi étais-tu là ? Tout de suite, les accusations sont tombées. »

Le silence des stars

Plusieurs proches de R. Kelly témoignent à l’écran, dont son frère aîné, également incarcéré. Pourtant, du côté des vedettes ayant collaboré avec lui (Céline Dion en fait partie), Tamra Simmons confie s’être principalement butée au silence. « Pourtant, nous voulions simplement savoir comment c’était de travailler avec lui. Comment il était en tant que personne. Plusieurs répondaient : “Il ne m’a rien fait, il n’a rien fait à ma famille, je n’ai rien à dire.” »

Certains ont trouvé quelque chose à dire une fois le reportage diffusé. Lady Gaga, par exemple, qui avait interprété avec lui Do What U Want (« with my body »). Une pièce très mal nommée, mais diablement accrocheuse. C’est d’ailleurs l’une des choses que Surviving R. Kelly réussit : dépeindre le génie derrière la déviance. En revenant, notamment, sur le succès planétaire de la douce et gospel I Believe I Can Fly. Pour faire comprendre l’ampleur du triomphe de ce tube, des images de circonstance. I Believe I Can Fly chantée par des enfants. Chantée par des finissants. Chantée dans une église. Comme le fait remarquer le pianiste et acteur John Legend : « Ses chansons faisaient partie de la trame sonore de nos vies. »

« Tout le monde savait. » Beaucoup l’ont affirmé. Dans Surviving…, c’est le producteur musical Craig Williams qui le fait. Tamra Simmons nuance : « Je crois que beaucoup de gens savaient, mais ne prenaient pas la mesure de ces agressions. Pendant le tournage, nous avons réalisé que c’est tout un écosystème qui avait été mis en place. »

L’exemple le plus probant : celui de l’ex-assistant et garde du corps Demetrius Smith. Qui avoue avoir falsifié les papiers de mariage pour son copain chanteur et sa jeune protégée Aaliyah. Robert Kelly avait 27 ans. Elle en avait 15. Ses parents ont réussi à faire annuler le contrat deux mois plus tard.

L’étoile Aaliyah, disparue dans un accident d’avion le 25 août 2001, habite du reste le documentaire de sa présence, de sa voix. Et de cet album, principalement produit et écrit par son mentor, au titre tristement évocateur : Age Ain’t Nothing But a Number. L’âge n’est qu’un chiffre. « Beaucoup pensaient que R. Kelly jouait un personnage. Que c’était du théâtre, remarque Tamra Simmons. “Oh, mais c’est juste des chansons.” Non. C’était le fond de sa pensée. C’était très révélateur. »

De la même façon, ce documentaire révèle un problème plus profond encore. « Ce n’est pas seulement l’histoire de R. Kelly. C’est l’histoire de personnes en position de pouvoir qui abusent de leur richesse, de leur statut, de leur renommée. Pour que ça cesse un jour, il faut en parler. »

Les épisodes 1 à 3 de Survivre à R. Kelly seront diffusés demain dès 20 h à Investigation ; les épisodes 4 à 6 y seront diffusés le 26 septembre dès 20 h.