Le journaliste Pierre Nadeau s’est éteint, mardi, à l’âge de 82 ans.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Daniel Rolland
La Presse

Sa fille, la journaliste Pascale Nadeau, a confirmé son décès sur Twitter.

« Le cœur brisé, je vous annonce que ce matin, tout doucement, dans mes bras, est décédé mon courageux, résilient et combatif père, Pierre Nadeau. Je te souhaite le plus beau des voyages. Je t’aime », a-t-elle écrit.

Il avait annoncé en 2008 qu’il souffrait de la maladie de Parkinson.

Les réactions n’ont pas tardé. « Ç’a été mon mentor, Pierre Nadeau », a dit à ICI RDI Simon Durivage, avec qui il a travaillé.

Politiciens, journalistes et autres admirateurs de Pierre Nadeau lui ont rendu hommage sur les réseaux sociaux, transmettant leurs condoléances à la famille.

« Un journaliste d’une grande qualité et un communicateur hors pair », a souligné le ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme Pablo Rodriguez. « Un grand, un très grand reporter, un monument du journalisme vient de nous quitter. Toutes nos pensées à Pascale Nadeau et à sa famille, » a écrit la directrice générale de l’Information de Radio-Canada.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a offert ses pensées à Mme Nadeau et à tous les proches du défunt. « Je suis triste d’apprendre le décès d’un grand du journalisme québécois. Pierre Nadeau était un homme cultivé, un intervieweur hors pair. On s’ennuie de ses grands entretiens à Format 60 », a-t-il écrit à son tour sur Twitter.

Alain Saulnier, professeur de journalisme à l’Université de Montréal et ex-directeur de l’information des services français de Radio-Canada, a été un étroit collaborateur de Pierre Nadeau à l’époque des émissions Le Point et Enjeux.

« C’était un géant de l’information. Pour moi, c’est le plus grand qu’on ait eu au Québec. On vient de perdre un vrai monument du journalisme », a-t-il confié en entrevue à La Presse canadienne.

De l’avis de M. Saulnier, Pierre Nadeau a inspiré un très grand nombre de personnes à pratiquer le métier de journaliste. Lui-même admet que M. Nadeau était son idole bien avant de devenir son collègue de travail.

« Quand je suis entré à Radio-Canada, je ne pouvais pas croire que je m’assoyais à côté de quelqu’un de sa stature, de sa carrure. Il avait une culture extraordinaire, une curiosité comme pas un », partage-t-il en ajoutant que sans être des amis proches, les deux hommes s’échangeaient des nouvelles de temps à autre.

Pierre Nadeau a commencé sa carrière en 1956 à la radio et à la télévision de CJBR, affiliée à Radio-Canada. M. Nadeau a été grand reporter et animateur au cours d’une carrière qui s’est étendue sur plusieurs décennies. Il a notamment couvert les conflits armés au Liban et au Vietnam. Il a aussi été animateur.

Un journaliste d’exception

Il était beau, il avait une voix remarquable et c’était un journaliste d’exception. C’est toute la classe médiatique et ses admirateurs qui pleurent la disparition de ce gentleman des ondes qui a révolutionné chez nous la façon d’informer.

Il est né à Montréal le 19 décembre 1936. Son père, Jean-Marie Nadeau, est un avocat en renom et un pilier du parti libéral du Québec où il a agi entre autres comme président de la commission politique de cette formation pour laquelle il avait brigué la chefferie. Finalement, il se retirera au profit de Georges-Émile Lapalme. Son épouse, Pauline Migneault, est de son côté un pur produit de la haute bourgeoisie d’Outremont. Mais c’est dans le quartier Côte-des-Neiges que le jeune Pierre, en compagnie de ses deux frères, passe une enfance assez heureuse.

Il n’est pas particulièrement attiré par les études. Tout ce qui l’intéresse, c’est de faire de la radio. Enfant, il s’approchait du petit récepteur familial, fasciné non par la musique qu’on y diffusait, mais par les voix graves des annonceurs. Et ce qu’il était surpris d’entendre son propre père sur les ondes de Radio-Canada International où il venait livrer des chroniques à saveur politique ou économique. De surcroît, les voix qu’il entendait sur ce poste de radio, il les entendait également à la maison, car le paternel recevait souvent les grandes vedettes de Radio-Canada : le chef annonceur Miville Couture, René Lévesque, Judith Jasmin, Jean Desprez auxquels s’ajoutaient des amis et clients comme le lutteur Yvon Robert ou la romancière Anne Hébert, de même qu’une Janette Bertrand. Sa vocation était toute trouvée. Contre les souhaits de son père qui le voulait avocat, il persiste et signe, il sera annonceur.

Une audition en cachette de son père

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Nadeau en 1976

À la maison, Pierre s’emparait du magnétophone de son père pour enregistrer sa voix et « produire » des émissions de radio maison. Un voisin et ami, Pierre Paquette, qui sera plus tard un des camarades annonceur de Nadeau à Radio-Canada, avait fait du service pour le poste CJBR à Rimouski, une station de radio affiliée à Radio-Canada et va recommander son ami. En cachette de son père qui voyait dans le travail d’annonceur un métier de misère, il va auditionner. Et pour son plus grand bonheur, le futur créateur du Point décrocha un poste de présentateur et lecteur de nouvelles. Nous sommes en 1956. À peine débarqué du train, il sera aussitôt conduit à la station de radio et placé derechef devant le micro. Comme il avait suivi les cours de diction de la célèbre Madame Audet qui offrait des cours pratiques le samedi matin dans les studios mêmes de Radio-Canada à Montréal, le fringant mordu des ondes était en terrain familier.

Jean-Pierre Ferland lui fait signe

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Pierre Nadeau et son épouse France Nadeau au début des années 1980.

Il demeurera un an à Rimouski. Pour l’anecdote, il vivra entre autres dans un loft où séjourna le grand journaliste Olivar Asselin dont le prix qui porte son nom et qui honore un grand de la profession journalistique sera décerné des décennies plus tard à Pierre Nadeau. Les week-ends, le frais émoulu annonceur revenait à Montréal. Il fréquentait la jeune France Johnson, aspirante comédienne et beaucoup plus tard animatrice, issue de la famille qui nous a donné deux premiers ministres au Québec. Il l’épousera l’année suivante. Nadeau piaffe d’impatience de décrocher un poste d’annonceur à Montréal. D’ailleurs, ses souvenirs publiés chez Flammarion portent le titre de L’impatient. Ça en dit long. Et lui-même a reconnu vers la fin de sa vie qu’il était un peu égocentrique. L’incarnation parfaite du « Je m’voyais déjà » comme dans la chanson d’Aznavour. Finalement, un poste s’ouvre et il va concourir en passant le redoutable test de connaissances générales dont la prononciation de noms propres étrangers, farcis de pièges, suivi comme de raison du test de voix. À voir la mine réjouie des personnes présentes, ça augurait bien du reste. Et effectivement, trois mois plus tard, c’est Jean-Pierre Ferland, alors responsable des affectations au service des annonceurs qui lui fera part que sa candidature était retenue. Une nouvelle vie s’offrait enfin, celle dont il avait toujours rêvée.

Au service du texte

À ces débuts héroïques, un annonceur de Radio-Canada était d’abord une voix solennelle au service du texte. Et on faisait de tout : présenter autant des concerts classiques que des nouvelles sportives. La première émission de radio en titre, où il participa comme chroniqueur, en était une de quinze minutes consacrée au monde de l’automobile. Il réalisa des entrevues sur des sujets aussi excitants… que la pression d’huile et les bougies d’allumage. On l’a vu plus haut c’est un impatient. Il veut être plus qu’une une voix de service. Il rêve de plus grand. C’est ainsi qu’à la surprise de tous, à peine entré à la radio d’État, il sollicite un congé sans solde pour aller vivre une année à Paris. D’autant que son épouse avait été admise au Théâtre-école de Marigny. Du côté de Radio-Canada on lui fit remarquer qu’il n’était pas du tout assuré de retrouver son boulot au retour. Qu’importe, c’était ça ou jamais. Le couple s’embarqua donc pour la capitale française avec un budget de départ de 2000 dollars pour tenir un an ! Mais la vie parisienne coûtait un peu plus cher que prévu. C’est pourquoi Pierre Nadeau se rendit au bureau de l’ORTF question de décrocher quelque chose.

Pris en charge par des grands

C’est le grand poète et futur académicien Pierre Emmanuel qui se prit de sympathie pour le jeune Canadien et qui lui octroya des petites piges à raison de cinq dollars pièce. De plus, Léon Zitrone, qui était déjà un nom de la radio française, lui servit un peu de mentor, le traînant avec lui sur différentes affectations. Et ce sera la même chose avec le reporter vedette Charles Témerson. Toute une classe de maîtres. Puis arriva que Judith Jasmin débarqua à Paris comme correspondante pour Radio-Canada. Comme elle ne voulait pas honorer toutes les commandes venant de Montréal, elle en cédait quelques-unes au cadet. Et c’est ainsi qu’il se retrouva à faire son premier reportage pour la télévision, une entrevue avec le cardinal Léger qui était délégué par le pape Pie XII à venir présider une cérémonie religieuse à Lourdes. Le journaliste en herbe était quelque peu intimidé par le prélat vêtu à bord du train de toute sa pourpre cardinalice. Finalement, l’aventure parisienne durera dix mois et ce fut ensuite la rentrée montréalaise. Peu avant, un premier enfant Sylvain verra le jour, aujourd’hui avocat au barreau parisien.

De la radio à la télévision

PHOTO ARCHIVES, FOURNIE PAR RADIO-CANADA

De gauche à droite : Jean Marchand, Gérard Pelletier et Pierre Nadeau dans le cadre de l’émission Déjà 20 ans.

Une fois à Montréal, c’est sans problèmes qu’il retrouvera le chemin des studios de Radio-Canada. Il réalise des reportages pour la télé et aussi au réseau anglais. En 1961, c’est sa première animation au petit écran avec Images en tête. Il présentait un film le samedi qui était suivi d’une discussion. Mais le seul fait d’être sous les projecteurs faisait de vous instantanément une vedette. Vous aviez droit à votre espace dans les hebdos artistiques. Mais ce n’était pas le pactole. À cette époque, le salaire annuel de base ne dépassait pas 6000 $. Un annonceur renflouait ses coffres en prenant part à des réclames publicitaires. C’est avec ces publicités qu’il put s’acheter une première maison et accueillir leur deuxième enfant, Pascale, en 1960, qui suivra, comme on sait, les traces de son père comme journaliste et animatrice au Téléjournal. Un reportage dont Nadeau père garda un souvenir impérissable était une entrevue d’une heure, inédite, avec Jack Kerouac. En 1963, il intègre l’équipe de l’émission d’affaires publiques Aujourd’hui à titre de commentateur politique. Et de temps à autre, on l’envoyait au bout du monde couvrir les grands faits de l’actualité. À partir des années 70, il ne sera que journaliste. Fin du chapitre annonceur. Et ce sera l’ère des grands reportages internationaux. Il sera de tous les grands théâtres d’opérations. Il disait à propos du danger d’être correspondant de guerre : « On a peur avant, aucunement durant, et on a peur après ». Il n’y a pas toujours que des affaires troubles. Parfois de petites douceurs, comme d’aller couvrir le Festival de Cannes. Il eut le loisir d’interviewer Alfred Hitchcock.

Correspondant à Paris

Retour en arrière en 1965. Le grand manitou de l’information, Marc Thibault, le nomme correspondant à Paris. C’est avec joie que Pierre Nadeau et sa famille acceptent, trop heureux de retrouver la Ville Lumière. C’était au temps où on ne connaissait pas les mots coupes budgétaires. Finies les années de galère, on déploie les moyens s’il le faut. C’est durant cette période qu’il prend connaissance d’une autre façon de présenter l’information. En effet, il était un auditeur assidu de RTL, l’importante station privée en France. Et à son grand étonnement, il entendait les animateurs et journalistes échanger librement. Même liberté de ton dans la livraison de l’information. Pendant ce temps, à Radio-Canada, on continuait dans ce style empesé, hérité de la tradition de la BBC. À la fin de son mandat en 1968, Nadeau se dit que le moment était venu de faire bouger les choses en information.

Le monde maintenant

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Pierre Nadeau à l’émission 60 en 1973

S’il parvient à faire admettre sa nouvelle approche à ses patrons, ce n’est pas tout le monde qui partageait ce vent de nouveauté à la salle des nouvelles. Il y a même du remous. Mais Nadeau ne recule pas, et c’est la mise à feu d’une toute nouvelle émission d’information Le monde maintenant. Qui sera suivi du Point qui prendra la place du Téléjournal à 23 h. On ne se gênait pas pour critiquer son style novateur. Même dans les pages de La Presse, l’éditorialiste Marcel Adam déplorait qu’il perde ainsi son temps à jouer au fier-à-bras avec les invités. Le Point fit tout de même sa marque, mais Nadeau est écœuré par les petitesses du milieu. Il va donc changer d’air en acceptant l’invitation qui lui est faite de joindre le réseau anglais pour une émission dominicale Week-end. Entretemps, Le Point va redevenir Le Téléjournal avec à la barre, Bernard Derome. Nadeau lui, fera la navette entre Montréal et Toronto où il doit rendre compte de l’actualité québécoise. Il décrira de la sorte la Crise d’octobre pour l’auditoire canadien-anglais. Par ailleurs, différentes propositions lui sont faites, comme Peter Jennings qu’il a connu à ses débuts à Radio-Canada et qui est devenu chef d’antenne à ABC. Il souhaitait lui ouvrir les portes des grands réseaux américains. Robert Bourassa rêvait de son côté qu’il se porte candidat libéral aux élections de 1970. En fin de compte, c’est Montréal qui a aura toujours sa préférence et comme journaliste animateur. C’est le temps du 60, l’émission culte d’affaires publiques réalisée par son grand complice, Pierre Castonguay. Avec des reportages qui vont faire époque, dont un sur la famine en Éthiopie avec plus d’un million de téléspectateurs. L’idée maîtresse de ce tandem d’enfer, c’est qu’il fallait que ça fasse du bruit. L’autre théorie étant qu’une émission de télé en soirée n’est pas un cours du soir. Il faut que ce soit vivant au possible. C’est à partir de ce moment qu’on s’apercevra qu’une émission d’information pouvait être accrocheuse.

Le plus bel homme au Canada

Pour le 60, il travaille sept jours semaine. C’était un peu beaucoup. Il prendra une sabbatique. En 1975, Lise Payette le proclame comme le plus bel homme au Canada en marge du concours lié à son émission de variétés. Ce n’est pas pour lui déplaire, lui qui admettait aimer être reconnu. Il sera la source d’un petit scandale. À ce moment-là, on le voyait dans une publicité d’Air Canada. Jusqu’ici, neutralité oblige, on ne connaissait pas ses couleurs politiques. Mais un vice-président du transporteur aérien décréta un beau matin qu’on ne devait plus parler français dans le cockpit des avions de ligne. Aussitôt dit, Nadeau se retira avec fracas de cette publicité. Un nationaliste était-il né ? En tout cas, René Lévesque l’invita à se présenter sous la bannière du Parti québécois. Lise Payette avait dit oui. On lui promettait un poste ministériel. Tout comme pour Robert Bourassa, il déclina. Nadeau animera Télémag qui succédait au 60, puis se tournera vers Radio-Québec (l’ancêtre de Télé-Québec), de même qu’il joindra l’équipe des animateurs de CFGL avec Jean-Pierre Coallier. C’est un homme libre de ses choix. Il fonde par après sa maison de production Le Sagittaire qui produira des documentaires et des fictions, dont la série remarquée Les grands procès. Il fera par après un retour au Point qui était diffusée cette fois après le Téléjournal. Radio-Canada étant toujours son alma mater.

Nadeau à TVA !

PHOTO BRAULT, BERNARD, ARCHIVES LA PRESSE

Hommage au journaliste Pierre Nadeau lors du gala des Gémeaux en 2001. On le voit ici en compagnie de sa fille, Pascale Nadeau.

Pierre Nadeau, divorcé de son épouse France, fait la rencontre de Clarence Loth, vice-présidente d’une importante firme de relations publiques. Ressortissante française, précisément de Chamonix, c’est une femme de caractère qui deviendra sa seconde épouse et qui ne s’en laisse pas imposer par le personnage. Elle sera pour lui un soutien bienveillant, l’amie, la compagne. Il lui devra beaucoup. En 1988, coup de théâtre dans le petit microcosme médiatique québécois, voilà que le grand Nadeau, créature radio-canadienne entre toutes, va franchir les portes de TVA. De l’impensable. Pour une émission hybride de variété et d’information coanimée avec Jean-Pierre Ferland, Ferland Nadeau en vacances. Mais le greffon ne prendra pas. Faute de cotes d’écoute suffisantes, l’émission sera retirée des ondes.

Délégué général du Québec à Boston

On pensait que le transfuge à TVA avait déjà donné côté coup de tonnerre. C’est mal connaître Nadeau qui a besoin d’excitation professionnelle. Voilà que l’on apprend en 1994 que le gouvernement Parizeau l’a désigné pour devenir Délégué du Québec à Boston. Et cette mission diplomatique, vraiment du nouveau pour lui, l’emballe au plus haut point. Une aventure d’un an. Peut-être que la réalité du devoir de réserve lui pesait-elle trop et que l’animation finit par lui manquer ? Toujours est-il qu’il accepte de retrouver les studios radio-canadiens avec Enjeux. Il aurait pu poursuivre encore des années. Mais en 2006, la maladie le rattrape. On lui diagnostique la maladie de Parkinson. Qui va sérieusement gagner en gravité. C’est un Pierre Nadeau au visage émacié qui se présentera en mars 2012 sur le plateau de Tout le monde en parle pour revenir sur les hauts faits d’armes en carrière. Il aura reçu toutes les distinctions d’importance de sa profession, de même que la reconnaissance des gouvernements du Canada et du Québec. Quand on lui demandait de qualifier cette carrière de prestige qui en fit un modèle pour plusieurs, il répondait invariablement que le journalisme était le plus beau métier du monde.

- Avec La Presse canadienne