Le 7 septembre marquera le 50e anniversaire de diffusion de la première émission de la série Quelle famille ! Si, un demi-siècle plus tard, la scénariste et comédienne Janette Bertrand se fait encore demander comment va le chien Macaire, elle préfère se rappeler qu’à travers l’histoire de la famille Tremblay, elle a su donner la parole aux enfants.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

L’entrevue s’achève et nous demandons à Janette Bertrand quel est l’héritage de la série Quelle famille !

« Je pense avoir apporté un changement dans la façon de voir les enfants, dit-elle au bout du fil, du chalet familial où elle passe ses étés. Mon message était de dire qu’il était fini le temps où l’on ne les écoutait pas. À l’époque, quand ils parlaient à certains moments, on appelait ça “répondre” [dans le sens péjoratif du terme]. Moi, je pense qu’ils avaient des choses intéressantes à dire. »

Cette idée de mettre les enfants au cœur de l’action de la série a eu un résultat très probant. Car tous ceux qui ont écouté religieusement l’émission, télédiffusée le dimanche soir après le souper sur les ondes de Radio-Canada, se souviennent autant des prénoms des parents (Gérard et Fernande) que des cinq enfants (Nicole, Germain, Isabelle, Marie-Josée et Martin). Tout comme ils se souviennent du chien Macaire, un personnage à part entière.

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Martin, l’un des cinq enfants de la famille, et le chien Macaire

« On me demande encore comment il va, s’étonne d’ailleurs Janette Bertrand, mi-sérieuse, mi-amusée, à propos du célèbre quadrupède. Je réponds qu’il est mort ! Il avait 14 ans et est mort d’un cancer. »

N’a-t-il pas plutôt fait une dépression nerveuse après la fin de la cinquième et dernière saison et ne s’en est pas remis ? Mme Bertrand rigole à notre interrogation.

« Ce sont les enfants qui disent ça. Macaire est mort d’un cancer. »

Inspiration

Mais revenons au monde des enfants, car ils ont en bonne partie inspiré l’autrice qui, à l’époque, comptait déjà plusieurs écrits à son actif, dont le téléroman Toi et moi

« La vie de famille, je vivais cela intensément, dit-elle en riant. J’avais trois enfants [sa fille Isabelle et son fils Martin étaient d’ailleurs de la distribution]. On en a ajouté quelques-uns. » Dans l’histoire, la famille Tremblay est installée dans un rez-de-chaussée de Rosemont, un quartier qu’elle connaissait pour y avoir habité, angle boulevard Rosemont et 16e Avenue.

Le Québec sortait d’une décennie de bouleversements, la société était en train de changer et la télésérie en était le reflet. 

À travers ses histoires un brin dramatiques, mais toujours sympathiques, Quelle famille ! a su parler de tout. Du passage à l’adolescence à la maternité, de la nudité à l’amour (et la peine d’amour) chez les personnes âgées, de voyages, de fréquentations, d’adoption, de drogues, de l’éclosion du mouvement hippie, de mauvais coups des enfants, de jalousie ou de perte d’emploi, de renouveau et de déménagement, ces trois derniers thèmes ayant mené à la grande finale.

« Je ne sais pas comment dire ça, mais j’ai toujours été en avant de mon temps, dit Mme Bertrand avec modestie. Pour moi, saisir les mouvements de société, c’est assez facile. J’ai toujours aimé voir où on s’en va et en parler un peu avant le temps. C’est pour cela que les gens me parlent tout le temps d’Avec un grand A (télédramatique diffusée de 1986 à 1996 sur Télé-Québec). »

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Janette Bertrand

Brasser Fernande

Au cœur de l’endiablée famille Tremblay trônait Fernande, une mère et épouse que l’autrice avait sérieusement envie de brasser, même si elle incarnait elle-même ce personnage !

« Je la trouvais niaiseuse, dit sans détour son interprète. Elle ne sortait pas de la cuisine et avait ses enfants comme seule consolation. Ça n’a pas de bon sens ! Mais tu ne peux pas changer les mentalités à l’intérieur de cinq ans. »

La mise en scène était signée Aimé Forget et la scénariste y a mis aussi son grain de sel. « J’étais accusée de déranger beaucoup de choses, dit-elle en s’esclaffant de nouveau. Par exemple, je me demandais pourquoi on ne pouvait pas éclairer un corridor. Les Américains le faisaient bien ! Finalement, la production l’a fait ! »

Écrire les 174 épisodes (selon le site Qui joue qui ?) n’a pas été difficile, estime Mme Bertrand. « Ce qui a été difficile est de faire le plan. On se demande d’où viennent ces gens. Ce qu’ils veulent ? Combien ils gagnent ? Il faut consacrer du temps à faire un plan. Tu peux ensuite y déroger, mais pas tant que ça. Il faut que tu saches ce que tu veux prouver. »

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Lajeunesse et Janette Bertrand à leur chalet du lac Sawin, le 26 juillet 1972. Tous deux étaient inscrits comme scénaristes au générique mais, foi de Janette Bertrand, c’est elle qui signait les textes.

Si l’inspiration lui venait facilement, Janette Bertrand se souvient des conditions pas toujours idéales pour écrire ses textes. « Étant femme, je n’avais pas de bureau. Alors, mes textes étaient tachés de confiture et de toutes sortes de choses, car j’écrivais sur la table de la cuisine. À la campagne, j’écrivais sur le quai du chalet familial avec une planche sur les genoux, en surveillant les enfants et la cuisine. »

Grand succès au Québec, la série a été vue en France, sous le titre Les Tremblay, quelle famille ! et dans toute la Francophonie. « Pendant des années, quand je prenais un taxi à Paris, on me disait que je parlais comme les gens de la famille Tremblay », se souvient Janette Bertrand.

Au bout de cinq ans, au moment de dire adieu à l’émission, elle a vécu un grand deuil. « Nous étions près des enfants et chaque dimanche, nous nous réunissions à la maison pour regarder l’émission. »

Il reste qu’un demi-siècle plus tard, on la sent fière du résultat obtenu. « Les médiums de la télévision et de la radio sont tellement importants qu’on n’a pas le droit d’écrire n’importe quoi. Il faut vraiment faire avancer les choses. »