Le saviez-vous ? La plus grande entreprise du monde en matière de porno sur l’internet est établie ici même, à Montréal, boulevard Décarie. À la fine pointe de l’érotisme et de la technologie, elle brasse des centaines de millions, en toute discrétion. Un documentaire-choc fait le point.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Le collègue Maxime Bergeron, journaliste à la section Affaires pendant 12 ans (et aujourd’hui directeur des actualités et informations générales), a planché des mois sur le sujet et publié maints articles sur la question, sans jamais réussir ne serait-ce qu’à parler à un responsable de la boîte en question, Mindgeek, pour ne pas la nommer.

Dans le documentaire Montréal XXX, qui sera diffusé demain soir à ICI Télé (à l’émission Doc Humanité) et mis en ligne sur Tou.tv, il poursuit sa grande enquête et repose sa question : pourquoi tant de mystère et de pudeur pour une industrie finalement tout sauf pudique ?

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Maxime Bergeron, journaliste à la section Affaires de La Presse pendant 12 ans (et aujourd’hui directeur des actualités et informations générales)

« Il y a tout un paradoxe dans cette industrie qui a l’air décomplexée, mais qui refuse en même temps de s’afficher. » — Maxime Bergeron, journaliste

Attention : le public voyeur risque d’être ici un peu déçu. Outre quelques furtives scènes d’un tournage réalisé dans un demi-sous-sol (en réalité virtuelle, lire : filmé plus près que près, parce que c’est là « le futur de la masturbation », dira en toute candeur le caméraman) ou une entrevue avec une camgirl québécoise apparemment très en vue (qui fait des numéros en direct de plusieurs heures pour ses 100 000 abonnés), ce ne sont pas les images du documentaire signé Frédéric Nassif qui sont ici (trop) choquantes. C’est surtout tout ce qu’on ne dit pas. Qu’on ne sait pas. Qu’on cache. « Et c’est ce qui a suscité encore plus mon intérêt, confie le journaliste : pourquoi être si discret si tout ce qu’ils font est légitime ? »

Le YouTube de la porno

Le reportage n’a pas d’ambition « morale », loin de là. Il découle plutôt d’une commande d’un patron de La Presse, qui a demandé un jour au journaliste d’enquêter sur une grosse boîte que ce dernier ne connaissait à l’époque « ni d’Ève ni d’Adam », à savoir Mindgeek. 

Surprise : quelques recherches plus tard, Maxime Bergeron réalisait qu’il s’agissait d’un géant mondial de la porno, propriétaire de certains des des plus grands sites du jour dans le domaine (PornHub, YouPorn, etc.), d’où son surnom de « YouTube du porno ».

« Mais sur le site de l’entreprise, bien malin qui pourrait deviner qu’il se consacre à du contenu pour adultes. Il y a des dizaines d’offres d’emploi de programmeurs et d’analystes, qui n’ont rien à voir avec le divertissement… »

Parce que ce qui se brasse à Montréal, c’est ça. Pas (ou peu) de tournages, mais surtout de la conception de sites, d’algorithmes pour monétiser les contenus, attirer davantage la publicité, etc. On emploie des cerveaux archiqualifiés, des diplômés de nos grandes universités, experts technos qui choisissent soit de travailler dans le multimédia, soit de la porno finalement…

D’après ses recherches (et plusieurs sources qui ont requis l’anonymat), la boîte — dont le siège social serait officiellement au Luxembourg —  aurait plus de 900 employés dans la métropole, pour des revenus en 2016 estimés à 800 millions de dollars. À l’échelle mondiale, on estime que l’industrie de la porno aurait généré plus de 60 milliards de dollars l’an dernier. « Mais les statistiques sont très dures à avoir, c’est nébuleux », précise le journaliste. 

On dit que les sites de Mindgeek génèrent 3 milliards de visites par mois et sont responsables d’une grande part du contenu porno regardé dans le monde. La boîte a aussi fait l’objet de plusieurs poursuites pour violation de droits d’auteur, et on sait qu’elle aurait des filiales dans différents paradis fiscaux.

Or, malgré ces données étourdissantes, le mutisme demeure complet. Plusieurs appels à différents organismes ou ministères plus tard, Maxime Bergeron n’a encore jamais trouvé la moindre statistique ni obtenu le moindre commentaire officiel sur cette industrie par ailleurs multimillionnaire.

« On a une pléiade de données sur le jeu vidéo, mais ce segment-là est tombé dans une craque. […] C’est une industrie dont on ne veut pas ou dont on ne peut pas parler. […] Il y a là un paradoxe et une hypocrisie qui ont augmenté mon intérêt. » Parce qu’on le sait bien, personne ne regarde ça, voyons…

Montréal XXX est diffusé demain, à 22 h 30, à ICI Télé ; il sera aussi en ligne sur Tou.tv.