Il n'y avait aucune raison pour que le Québec ne prenne pas le bateau de la téléréalité, puisque le genre lui-même est une évolution naturelle de la télévision, estime Pierre Barrette, spécialiste de la télévision à l'École des médias de l'UQAM.

Chantal Guy LA PRESSE

«La série vient du cinéma ou du théâtre, les talk-shows et les jeux-questionnaires proviennent de la radio. P resque tous les grands genres de la télé, des années 50 aux années 80, étaient empruntés à d'autres médias. La téléréalité ne peut exister qu'à la télévision, elle correspond parfaitement à ce qu'elle est. Il a fallu 50 ans pour que la télévision découvre un format qui lui est parfaitement adapté.»

La très populaire émission Les insolences d'une caméra est-elle l'ancêtre de la téléréalité, avec sa caméra cachée qui filmait la réaction sincère de badauds piégés par un canular?

Pierre Barrette reconnaît que cette émission contenait les éléments qui font le succès de la téléréalité, soit l'authenticité créée par le direct.

Pour la petite histoire de la téléréalité made in Québec, on s'accorde généralement sur le fait que son premier ancêtre fut Pignon sur rue, diffusée à Télé-Québec de 1995 à 1999.

Cette émission présentée comme un documenta ire montrait des jeunes provenant des régions qui s'installaient à Montréal et vivaient en colocation. Les créateurs de Pignon sur rue se sont toujours défendus d'avoir fait de la téléréalité.

«Il y a quelque chose qui se passe entre le documentaire classique, qui est une manière de concevoir le réel, et ce que la téléréalité en fait, note Pierre Barrette. La téléréalité part du cadre général du documentaire pour en faire du divertissement. Dans le cas de Pignon sur rue, il y avait la volonté d'avoir un regard sociologique et anthropologique sur ces jeunes. Le côté expérimentation est intéressant, mais la frontière entre ça et ce qui va venir après, des concepts à la Big Brother, est assez mince. C'est normal qu'on fasse le lien.»

Les bouleversements de la bombe téléréelle

La véritable explosion de la téléréalité au Québec aura lieu dans les années 2000, avec Star Académie, qui sera précédée de peu par MixMania. Deux émissions de «talents» qui fracasseront des records de cotes d'écoute et qui dresseront la table des programmations pour la décennie à venir. «Ce que la télévision aime particulièrement, dit Pierre Barrette, c'est de montrer son pouvoir. Dans des émissions comme La voix ou American Idol, on prend des gens qui sont des inconnus et on les amène à la célébrité.»

Les télévisions généralistes qui étaient en difficulté rétablissent leur domination en produisant des émissions qui fracassent des cotes d'écoute à moins de frais. Les émissions de service avec des chroniqueurs autour d'une table sont pratiquement disparues.

Pour parler de décoration, fait remarquer Pierre Barrette, rien de mieux aujourd'hui que de débarquer chez quelqu'un avec une caméra pour refaire le salon ou la chambre du bébé, et, pour parler de mode, que de transformer une personne ordinaire en pétard...

Et cela, sans compter que la téléréalité influencera la forme de la fiction, comme la série Tout sur moi, qui joue volontairement sur le faux et le vrai.

Les particularités québécoises

Toutes les télévisions du monde se sont mises à l'heure de la téléréalité. Celle que l'on produit au Québec estelle différente?

Pierre Barrette fait remarquer par exemple qu'à une émission comme Le banquier, il y a une rangée de gars chez les «beautés» parce qu'ici, on n'aime pas beaucoup les représentat ions sexistes. «On n'aime pas non plus les humiliations publiques, et on se souvient que Star Académie, à ses débuts, a modifié le processus d'élimination des candidats, jugé trop cruel.»

L'autre particularité québécoise est qu'ici, la téléréalité n'a pas complètement pris le terrain des heures de grande écoute comme aux États-Unis.

«Au Québec, on reste attaché à une programmation un peu plus classique, parce que notre télévision est massivement subventionnée et que les chaînes ont des mandats, ce qui fait qu'on résiste un peu plus, comme en France, à l 'enva hissement de la téléréalité. Si nous n'avions que des TVA, je pense que notre paysage télévisuel ressemblerait plus à la télé américaine.»

«Mon espoir, c'est que les gens investissent la téléréalité de façon créative plutôt que d'essayer de faire du millage sur les formats rentables, dit Pierre Barrette. Se servir de la téléréalité comme d'un espace de terrain expérimental, et la téléréalité se prête bien à ça, comme on le voit dans des émissions comme Cas de conscience ou La ruée vers l'or. On peut utiliser les éléments de la téléréalité et les faire travailler dans le sens de l'intelligence et de la réflexion, pas juste du divertissement.»

Trois moments forts selon Pierre Barrette

Star Académie

«C'est à mon avis l'émission la plus marquante, justement pour ce qu'elle a permis par la suite, comment elle a révolutionné l'industrie de la musique et du spectacle. Il n'y avait plus que les humoristes qui vendaient des billets de spectacle! Je pense que ça a contribué à rééquilibrer le marché en faveur des musiciens, ça a mis l'accent sur les chanteurs.»

Occupation double

«On est devant une sorte de phénomène. Quelque chose qui se compose, se décompose et se recompose en matière d'identité dans cette émission, comme une espèce de résistance au changement, une manière d'assumer les stéréotypes sexués. Une espèce de réassurance par rapport à ce qu'est un homme, ce qu'est une femme, ce que sont les rapports entre un homme et une femme. Je ne trouve pas ça très encourageant, mais ça dit bien des choses sur le monde dans lequel on vit.»

Un souper presque parfait

«C'est quand même une émission qui a réussi à mettre une chaîne naissante, VTélé, en valeur. Je pense que sans cette émission, Vn'aurait pas réussi son pari aussi bien. Il me semble que c'est de la téléréalité intelligente. Je n'aime pas la façon dont ils ont fait évoluer le concept cette année, je trouve qu'ils vont vers la facilité, mais au début, je trouvais que c'était une manière intelligente d'utiliser les concepts de téléréalité, avec un petit côté socio-anthropologique rigolo.»

Photo: fournie par V

Un souper presque parfait