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La mort des soaps

Guiding Light, All my Children, The Young and the Restless et autres soap operas savonneux ont meublé les longs après-midi pluvieux de millions de téléspectatrices friandes de glamour, de scènes d'amour torrides et de rebondissements invraisemblables. Or, les intrigues des feuilletons tendent à disparaître des grilles horaires des télés américaines au profit de talk-shows d'après-midi et autres émissions de cuisine ou de déco. Les endeuillées comptent les jours avant la disparition définitive de leurs soaps.

L'été de ses 16 ans, une jeune fille de bonne famille succombe au charme d'un fils de fermier. Quelques années plus tard, celle-ci tombe enceinte d'un ténébreux séducteur, mais retrouve l'amour de sa vie avec qui elle élève l'enfant (illégitime) qui se révélera finalement homosexuel. À la même heure, sur le réseau concurrent, une vamp sans scrupule sombre dans un coma profond, mais demeure pendant trois semaines impeccablement maquillée et manucurée, dans son lit d'hôpital. Pendant ce temps, un bellâtre manipulateur et une richissime héritière aux cheveux bouffants se versent des scotchs sur glace dans une atmosphère feutrée réchauffée par un air de saxophone, avant de s'étreindre langoureusement en cachette de leurs époux...

Bienvenue dans le somptueux, singulier (et moribond) univers des soaps américains. Un genre qui, après avoir monopolisé les grilles d'après-midi des grands réseaux américains - dans les années 80, 50 millions d'Américains étaient accrocs aux nombreux soaps des réseaux NBC, CBS et ABC -, a un pied dans la tombe.

À preuve: le mois dernier, ABC a annoncé la mort imminente des feuilletons quotidiens All My Children et One Life to Live. En 2009, l'ancestral Guiding Light et le vénérable As the World Turns (piliers du réseau CBS) ont succombé à la vague de disparitions de feuilletons de savon, induite par des cotes d'écoute en chute libre, un désintérêt pour le genre et des diminutions de budget. Il semble que de nombreux téléspectateurs préfèrent aujourd'hui assister aux «soaps de la vraie vie» sur Facebook.

Ne résiste donc qu'une poignée de survivants à la grille horaire (General Hospital à ABC, The Young and the Restless et The Bold and the Beautiful à CBS, Days of our Lives à NBC), forçant l'Amérique du Nord à faire ses lents adieux à un genre ayant forgé l'imaginaire fictionnel du petit écran.

Le scénariste Yanik Comeau n'hésite pas à parler de «deuil» pour qualifier sa tristesse devant la disparition des feuilletons qui ont marqué les après-midi de son enfance.

«Je regardais Edge of Night, As the World Turns et Guiding Light avec ma mère, en revenant de l'école. Après, on faisait les devoirs...», évoque celui qui qualifie les soaps d'«études de moeurs intéressantes».

Être admirateur de soaps, rappelle cet ancien rédacteur pour le magazine TV Hebdo, c'est accepter un certain nombre de conventions parfois étonnantes, qui parfois peuvent friser l'absurde et le farfelu. Des récits à l'eau de rose, enrobés d'une aura de sophistication artificielle, qui ont fait le régal des auteurs du Coeur a ses raisons, le faux soap qui a connu beaucoup de succès à TVA.

«Quand un acteur n'a pas renouvelé son contrat, les auteurs le font disparaître de façon à rendre possible un éventuel retour. Est-ce qu'on a vu son corps? La machine a-t-elle fait «bip» pour confirmer le décès sur la table d'opération?»

Une scène du soap All My Children, dont... (Photo fournie par ABC) - image 2.0

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Une scène du soap All My Children, dont l'épisode final sera diffusé par ABC le 23 septembre 2011.

Photo fournie par ABC

Plaisirs d'après-midi

Au faîte de sa carrière - et en plein âge d'or du soap -, l'acteur québécois Daniel Pilon a prêté son physique avantageux à deux feuilletons américains (Ryan's Hope et Guiding Light). Un cas unique dans cet univers où les personnages ont de longues vies et sont considérés par ceux qui les regardent comme des membres de leur famille.

«Pour chaque série, j'étais dans trois épisodes chaque semaine. Je me retrouvais donc à tourner sept jours sur sept», relate l'acteur au timbre grave, qui a dit au revoir aux 20 millions de téléspectateurs qu'attirait Guiding Light en 1990.

«Dans les studios, l'atmosphère était formidable et ressemblait à ce que vivent les troupes de théâtre de répertoire. On travaille ensemble tout le temps, on se connaît bien», relate celui qui, à Los Angeles, se faisait régulièrement appeler Maxim Dubujak ou Alan Spaulding (les noms de ses personnages de Ryan's Hope et Guiding Light).

Daniel Pilon, avec sa carrure imposante, son regard de braise et sa tête de bellâtre exotique, avait tous les attributs requis pour défendre un rôle de vedette d'après-midi. À cette époque, son compatriote québécois, l'acteur Jean Leclerc, et lui brillaient au firmament des soaps. Mais les deux hommes étaient trop occupés à travailler pour se rencontrer pour boire du champagne et causer de leur gloire américaine. «On se voyait à l'occasion, quand ABC invitait les gens à rencontrer les vedettes des soaps

Sophocle à Hollywood

Associé à un public féminin, le feuilleton a été perçu comme un sous-genre de la fiction télévisuelle américaine. Propriétés de sociétés privées - le fabricant de savon Procter and Gamble a commandité plusieurs séries, d'où le nom du genre -, ces séries ont eu comme première fonction de fidéliser les consommatrices de produits ménagers (c'est-à-dire, les femmes au foyer).

«Au début des soaps, des acteurs couraient devant la caméra, pendant les pauses, pour faire la publicité de certains produits. Et Irna Philip, créatrice d'As the World Turns, The Guiding Light et Another World, s'opposait à ce que les acteurs accordent des entrevues, parce qu'elle ne voulait pas que les gens sachent qu'il s'agissait d'acteurs», rapporte Yanik Comeau.

Rejetons des romans-fleuves nés à la radio dans les années 20 et 30 (Guiding Light a même eu une première vie à la radio avant de passer au petit écran dans les années 50), les soaps ont des intrigues qui se déploient sur une longue période de temps. Si bien que pour le téléspectateur occasionnel, il est parfaitement concevable de suivre une émission en dilettante, tout en retrouvant rapidement le fil des événements.

Parfois avant-gardistes et même audacieux, les feuilletons, relève Yanik Comeau, ont été des véhicules de changements sociaux. Dans les années 70, les premiers personnages homosexuels y ont fait leur apparition. Dans les soaps, on a aussi parlé de viol, de relations interraciales, d'anorexie, d'infections transmissibles sexuellement et même de clonage.

«L'essence du soap est la combinaison d'une logique commerciale, d'une livraison sérielle et d'un univers référentiel centré sur une sphère privée familiale et amoureuse», analyse Véronique Nguyên-Duy, spécialiste de fiction télévisuelle et de culture populaire au département de communications de l'Université Laval. Selon Mme Nguyên-Duy, le genre du soap-opéra meurt avec ses créateurs.

Pour remplacer ses défunts All my Children et One Life to Live, ABC déroule le tapis rouge à Chew, émission de cuisine avec Mario Batali, et à The Revolution, consacrée à la santé. Des concepts beaucoup moins chers à produire, qui correspondent à une fascination bien contemporaine pour «les préoccupations du vrai monde», souligne Véronique Nguyên-Duy.

Toujours très prisés dans certains pays d'Europe (en Italie, notamment) et en Amérique latine - berceau des telenovelas, l'ancêtre du genre -, certains feuilletons comme The Young and The Restless semblent résister néanmoins à l'hécatombe.

Et comme tout est possible au royaume de la fiction savonneuse d'après-midi, rien ne dit qu'il ne faut pas croire à une éventuelle résurrection...




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