Cette fois, ça y est: le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC) a donné son feu vert à la diffusion, au Canada, de la chaîne anglaise d'Al-Jazira.

Agnès Gruda LA PRESSE

Dans la décision qu'il a rendue hier, le CRTC tient compte de la «haute qualité» de la programmation d'Al-Jazira, de sa couverture internationale «impressionnante» et de la diversité que cette nouvelle chaîne apportera aux téléspectateurs canadiens. Avec ses émissions d'information diffusées 24 heures sur 24, tous les jours de la semaine, la chaîne offrira aux Canadiens «une fenêtre unique sur le monde», se réjouit le directeur d'information d'Al-Jazira anglais, Tony Burman.

Cet ancien patron de la salle de rédaction de CBC espère que le réseau qatariote fera son entrée dans les foyers canadiens dès janvier ou février prochain. Tout dépendra des ententes qu'il conclura dans les prochaines semaines avec les câblodiffuseurs locaux.

Il y a cinq ans, la chaîne arabe d'Al-Jazira avait déjà tenté d'obtenir une licence de diffusion canadienne. Accusée de manque de neutralité et confrontée à une vive opposition, elle avait obtenu une licence de diffusion conditionnelle: un câblodiffuseur devait se porter garant de son contenu. Les candidats ne s'étaient pas pressés au portillon et le projet avait échoué.

Cette fois, la situation est différente. Créée il y a trois ans, la chaîne anglaise n'est pas une simple réplique du réseau arabe, ont fait valoir les promoteurs d'Al-Jazira. Elle assure une couverture internationale complète, avec un contenu adapté aux régions qu'elle dessert.

La nouvelle demande d'Al-Jazira n'en a pas moins soulevé la controverse, particulièrement parmi des organisations qui représentent les communautés juives canadiennes. «Al-Jazira a une histoire de glorification du terrorisme, et même si la chaîne anglaise est différente, les deux appartiennent à la même organisation», avait déploré un porte-parole de B'nai Brith dans une entrevue à La Presse, au printemps dernier.

Le Congrès juif canadien nourrissait lui aussi quelques appréhensions. Les deux organismes ont finalement choisi de ne pas s'opposer à l'arrivée de cette nouvelle chaîne. «Depuis trois ans, Al-Jazira anglais n'a pas commis de faute majeure. Le problème, c'est le réseau arabe», reconnaît Bernie Farber, le directeur général du Congrès juif.

Ce dernier se dit particulièrement rassuré par sa rencontre avec Tony Burman, qui a accepté de consulter les organismes juifs sur le contenu de la programmation d'Al-Jazira. «Tony Burman pratique ce métier depuis longtemps, nous lui faisons confiance», note Bernie Farber.

Consultation courue

En raison de la controverse qui entoure Al-Jazira, la consultation sur sa demande de diffusion au Canada a suscité beaucoup d'intérêt. Le CRTC a reçu plus de 2600 avis favorables, signés par des organisations arabes, mais aussi par des personnalités telles que le chef néo-démocrate Jack Layton ou la militante Naomi Klein.

À peine une quarantaine de personnes ou groupes se sont opposés à la venue de la chaîne. L'organisme Honest Reporting Canada ne s'est pas opposé à la diffusion de cette chaîne au Canada, même s'il a exprimé des réserves à ce sujet.

Douze des treize conseillers du CRTC ont rejeté ces arguments. Un seul, Marc Patrone, a rendu un avis dissident. Selon lui, la demande de diffusion d'Al-Jazira n'a pas fait l'objet d'un examen suffisamment rigoureux pour que l'on puisse conclure que le réseau est inoffensif.

Avec la décision majoritaire, le Canada s'ajoute à la centaine de pays qui ont déjà accès à cet unique grand réseau d'information issu du monde arabe. La chaîne est cependant pratiquement absente des États-Unis, où elle ne peut être captée que dans trois États.

Une fois qu'elle sera diffusée au Canada, Al-Jazira compte aussi y ouvrir un bureau de production - comme elle en a déjà dans 69 autres pays. L'idée n'est pas de concurrencer les réseaux d'information canadiens sur leur propre terrain, mais plutôt de couvrir l'actualité locale à l'intention de téléspectateurs ailleurs sur la planète. L'ouverture d'un média axé sur des reportages de qualité est un événement rare en ces temps difficiles pour l'information.