Sept ans après sa création, Written on Skin, opéra de George Benjamin composé sur un livret du dramaturge Martin Crimp, est déjà considéré comme une œuvre majeure de ce siècle. Soucieux d’être au diapason de la création contemporaine, l’Opéra de Montréal présente en première canadienne ce tragique triangle amoureux orchestré par des anges cyniques.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Le hasard fait parfois bien les choses : à l’été 2012, Michel Beaulac, directeur artistique de l’Opéra de Montréal, passait par Aix-en-Provence. Written on Skin, le nouvel opéra de George Benjamin (Into the Little Hill), en était à ses premières représentations sous la direction de son compositeur. Michel Beaulac y a assisté. Il en est ressorti soufflé.

Des années plus tard, il évoque encore avec passion le choc qu’il a ressenti devant « la force » et « le raffinement » de cette œuvre au propos libérateur et à la manière audacieuse. Il n’est pas le seul à avoir craqué. « Plusieurs grands musiciens et metteurs en scène m’ont transmis leurs commentaires élogieux au sujet de cet opéra », raconte-t-il. D’où cet ardent désir de l’offrir aux amateurs de musique d’ici, avec la chef Nicole Paiement (directrice artistique de l’Opera Parallèle de San Francisco) au pupitre, dans une mise en scène d’Alain Gauthier.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Written on Skin est une œuvre à aborder cœur et oreilles grands ouverts, insiste Michel Beaulac, directeur artistique de l’Opéra de Montréal.

Inspiré d’une légende occitane du XIIe siècle, Written on Skin raconte une histoire d’amour et de sang. Agnès (Magali Simard-Galdès, soprano colorature) vit sous l’emprise d’un homme riche et puissant appelé le Protecteur (Daniel Okulitch, baryton-basse). Celui-ci embauche un jeune enlumineur, le Garçon (Luigi Shiffano, contre-ténor), pour illustrer un manuscrit à sa gloire. Ce qui risquait d’arriver arrivera : Agnès et le Garçon s’éveilleront l’un à l’autre sous les regards de trois anges cyniques qui se plaisent à souffler sur les braises de la tragédie.

Histoire à deux niveaux

Ce qui démarque l’œuvre de George Benjamin et de Martin Crimp d’autres opéras contemporains où les choses sont parfois « bizarres pour être bizarres », selon le metteur en scène Alain Gauthier, c’est son ancrage narratif. L’exploration de l’âme humaine inscrite dans une histoire qu’il souhaite rendre la plus limpide possible pour les spectateurs, même si elle se développe sur deux niveaux, est ponctuée de clins d’œil malicieux et d’anachronismes empreints d’ironie.

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Inspiré d’une légende occitane du XIIe siècle, Written on Skin raconte une histoire d’amour et de sang.

Ici, contrairement au coryphée des tragédies grecques, le chœur d’anges n’est pas un observateur passif : il crée l’action. « On a le sentiment que les anges mettent la table à une expérience scientifique : mettons une femme et un homme, puis ajoutons une troisième personne pour voir ce qui va se produire », résume le metteur en scène. Ce anges n’en sont pas : ils ont déjà prévu que ça ne se passerait pas bien. Et s’en amusent.

Ce double jeu est l’un des défis du metteur en scène et de ses interprètes, car les trois chanteurs qui incarneront les anges auront aussi un autre rôle à jouer (le Garçon, d’abord, mais aussi Marie et John, sœur et beau-frère d’Agnès). La connivence entre les anges, puis entre les spectateurs et eux, doit être délicatement soulignée, sans parasiter la trame principale.

Femme en éveil

L’éveil d’Agnès bouleversera l’ordre établi. Sa libération ne tient pas tout entière dans son éveil à l’amour et au désir, mais à un sentiment de reprise de possession de soi. L’art du Garçon, sa relation avec le Garçon et surtout la révélation de son adultère participent à la faire exister pour elle-même, lui donnent de la force. 

Le propos féministe est assez fort. C’est du moins comme ça qu’on a choisi de voir l’œuvre.

Alain Gauthier

Le metteur en scène s’autorise à une certaine liberté lui aussi. S’appuyant sur le flou poétique du texte, il a choisi de ne pas sceller le destin d’Agnès. « Dans cette histoire, je trouve plus beau de ne pas savoir si elle tombe ou si elle s’envole », illustre-t-il.

Sept ans seulement après la création de Written on Skin, le discours social a changé, grâce au mouvement #moiaussi, qui a aussi touché le monde des arts lyriques (le chef James Levine, notamment). Sa fin ouverte est une façon de prendre acte de la parole des victimes d’agressions et de harcèlement sexuels – principalement des femmes – de la part d’hommes qui, comme le Protecteur, se trouvent en position de pouvoir.

Une aventure musicale

Œuvre d’éveil à soi, Written on Skin en est aussi une sur le plan musical, selon Michel Beaulac, qui parle d’un « univers musical riche » et où il y a une surprise « dans chaque mesure ». George Benjamin innove entre autres par l’utilisation inhabituelle qu’il fait de certains instruments baroques (viole de gambe) et d’autres qu’on ne croise pas souvent à l’opéra, dont les tablas et l’harmonica de verre. Nicole Paiement, chef versée dans l’opéra contemporain, est aux commandes de la production montréalaise.

Written on Skin est une œuvre à aborder cœur et oreilles grands ouverts, insiste Michel Beaulac. « Il y a des moments où on est presque, j’hésite à le dire, jazz. Rythmiquement, c’est aussi nouveau et audacieux que des rythmes jazz. Sur le plan de l’harmonie, de l’invention et de l’instrumentation, c’est d’une richesse inouïe. Il faut se lancer dans l’aventure sans chercher à retrouver des repères dans la musique. »

À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts les 25, 28, 30 janvier et le 2 février