Tendresse et rudesse, puissance et fragilité, lenteur et impétuosité… Avec Les corps avalés, Virginie Brunelle joue des contraires sur une partition chorégraphique d’une grande beauté, qui touche droit au cœur.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Ils sont sept, microsociété portée par des vents contraires, qui tente de s’amarrer mais sans cesse bousculée par la violence de l’existence. Au son de la musique tout en nuances et modulations interprétée en direct sur scène par le Quatuor Molinari, ils se battent pour exister, pour respirer, pour vivre.

Il n’est pas tendre, le monde tel qu’évoqué par Virginie Brunelle dans cette nouvelle création fort réussie, qui évite les écueils et les clichés pour déployer sa vérité. Il est brut, violent, il saccage, emporte et transperce, mais il est aussi traversé d’une fulgurante beauté. Comme l’est la vie, aurions-nous envie d’ajouter.

Ce regard lucide et acéré, mais qui reste empreint de tendresse devant la beauté fragile des êtres, la chorégraphe le pose sur notre monde qui souvent, a-t-on l’impression, court – littéralement – à sa perte. D’ailleurs, la question environnementale, brûlante d’actualité, se devine en filigrane, à travers des éléments du décor qui évoquent une nature désincarnée – des bandes de gazon synthétique que les danseurs frappent sur le sol, traînent, empilent, des petits grains de plastique jaune qu’on lance comme pour ensemencer la terre. Est-ce qu’une fleur percera le bitume ?

PHOTO VANESSA FORTIN, FOURNIE PAR DANSE DANSE

Des grains de plastique parsemés sur scène, des bandes de gazon artificiel qui forment une montagne : la question environnementale est évoquée dans Les corps avalés. Sur la photo : Bradley Eng et Isabelle Arcand

À travers de prenants numéros de groupe très physiques, à la gestuelle emportée, mais aussi des duos sentis et intimistes, Brunelle compose des tableaux qui prennent bien souvent aux tripes et déploient, malgré la dureté du propos, une fragile et émouvante beauté. Soulignons d’ailleurs la belle synergie entre les divers éléments scéniques, grâce à ses précieux collaborateurs : Marilène Bastien à la scénographie, Alexandre Pilon-Guay aux éclairages et Elen Ewing aux costumes, sans oublier le Quatuor Molinari, baignant dans une lumière crépusculaire en arrière-scène, portant le souffle du groupe avec doigté, sur des musiques tirées d’œuvres contemporaines (de Philip Glass à Samuel Barber), le tout enrobé par les altérations sonores de Ben Shemie (de la formation Suuns).

Tout m’avale

On sent qu’avec Les corps avalés, Brunelle s’affranchit du vocabulaire du ballet classique – elle qui s’est fait connaître pour sa façon de le briser, de le salir, de le détourner – pour plonger dans un langage résolument contemporain.

Le mouvement sert ici de véhicule à l’expression de ces êtres avalés, aspirés par un monde qui les comprime dont ils cherchent à s’affranchir – en écho, on entend presque le personnage de Réjean Ducharme, Bérénice, lancer son fameux « Tout m’avale » dans L’avalée des avalés.

De leurs pieds, les interprètes battent le sol, scandant un rythme primal ; leur bras s’élancent et se referment sur le vide, tentant de saisir ce qui, toujours, se dérobe ; leurs mains ou le corps des autres frappent leur poitrine avec fracas, laissant échapper un souffle rauque ; leurs corps, dans une course éperdue, se lancent avec un abandon périlleux dans les bras des autres.

PHOTO VANESSA FORTIN, FOURNIE PAR DANSE DANSE

Les interprètes Claudine Hébert et Isabelle Arcand dans Les corps avalés

Aux moments plus effrénés et emportés, où les interprètes, très investis et vulnérables, s’élancent corps et âme, bras et jambes, dans le vide ou les uns sur les autres, se succèdent des tableaux où la lenteur s’invite, offrant d’intéressants contrepoints.

Celui où Chi Long, vêtue d’un longue robe argentée scintillante, se déplace latéralement, secouée de légers soubresauts, alors que derrière elle, les autres suivent ses mouvements de façon de plus en plus effrénée, tenant au bout de leurs bras les bandes de gazon, à l’envers, tels des canevas vierges, créant ainsi un paysage mouvant, est un des moments forts du spectacle. Tout comme celui où, à la toute fin, Peter Trosztmer, magnétique, implose/explose sur la montagne créée par ces mêmes bandes de gazon alors que les corps tombent et retombent encore, touchés au coeur.

Malgré la beauté stellaire de ses tableaux, il n’y a rien de « divertissant » dans Les corps avalés. C’est une pièce qui porte à la réflexion, assez abstraite, parfois dure, et qui fait mal, délaissant les artifices pour mieux creuser l’essentiel. Et, en cette ère où la superficialité et les faux-semblants se fracassent contre un monde qui cherche son sens, c’est tant mieux.

Les corps avalés
De Virginie Brunelle
Au Théâtre Maisonneuve, jusqu'au 29 février
★★★★