Danse Danse ouvre sa saison en programmant, coup sur coup, deux œuvres de Marie Chouinard : bODY_rEMIX/les_vARIATIONS _gOLDBERG, à Montréal pour la première fois depuis 2011, et sa plus récente création, en première nord-américaine, Radicale Vitalité, Solos et Duos. Visite dans les studios de sa compagnie, pour s’immiscer dans l’univers de la créatrice.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

En studio, Marie Chouinard donne des instructions à deux danseurs de sa compagnie en vue des spectacles qui seront présentés à Montréal.

Les studios et bureaux de Marie Chouinard sont situés dans un magnifique immeuble, rue de l’Esplanade sur le Plateau, une ancienne bibliothèque que la Compagnie Marie Chouinard a acquise en 2007. La lumière diffuse de cette journée hivernale pénètre, enveloppante, à l’intérieur du studio où sont réunis la plupart des danseurs de la troupe, qui s’esquintent, corps et âme, répétant et fignolant sans cesse les mêmes mouvements et séquences, donnant ainsi vie au vaste et riche répertoire que l’artiste a bâti depuis plus de 40 ans.

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« Mes danseurs, je les adore », lance Marie Chouinard. Sur la photo, Valeria Gallucio, qui danse pour la chorégraphe depuis 2011, en compagnie du danseur Sacha Ouellette-Deguire.

À l’ordre du jour, plusieurs ajustements autour de la nouvelle pièce Radicale Vitalité, Solos et Duos, la toute dernière offrande de Chouinard à la scène, présentée en 2018 à la Biennale de Venise, où la chorégraphe terminera au printemps son mandat de quatre ans en tant que directrice de la danse, une expérience qu’elle a « adorée » et serait prête à recommencer.

À l’observer travailler en studio avec ses danseurs, à préciser, remettre en question, placer et replacer chaque geste, déplacement, intention, posture, il est clair que si Marie Chouinard est un être de création, elle est aussi un être de précision.

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Un duo de Radicale Vitalité est passé au peigne fin par la chorégraphe, en compagnie de Motrya Kozbur et Valeria Gallucio.

« C’est du travail, on vérifie plein de choses, des petits détails. Aujourd’hui, c’était plus technique, parfois c’est plutôt dans l’intention, l’interprétation, d’autres sortes de détails…, fait-elle remarquer. L’œuvre et la chorégraphie restent les mêmes, mais il y a toujours des petits ajustements, parce que c’est vivant ! L’art vivant, ça ne peut pas être figé. »

Un duo, particulièrement, est répété plusieurs fois sous l’œil aiguisé de l’artiste, qui n’en manque pas une et demande plusieurs ajustements aux trois danseurs qui danseront cette partie lors des spectacles. « Ils étaient trop bons, je ne savais pas qui choisir, donc ils font tous le duo, chacun leur tour ! », lance la chorégraphe.

On la devine certes exigeante — on ne met pas au monde une compagnie de danse mondialement connue et reconnue en travaillant par approximation —, mais elle porte aussi, on le sent, un amour presque maternel à « ses » danseurs, desquels elle demande, toutefois, qu’ils s’expriment en français. Car oui, tout se déroule dans la langue de Molière, une « évidence » pour Marie Chouinard.

« Les danseurs que je choisis dans ma compagnie, il faut que je les aime. Je les adore. Ils sont tous différents, des personnalités, des corps, des dynamiques différents. Au début, on apprend à se connaître et au bout d’un moment, les vannes s’ouvrent, et on est plus près que jamais du feu de la création. »

Accro à la bête

  • Les interprètes répètent des parties de bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG, pièce au répertoire de la compagnie depuis 2006. Sur la photo, Valeria Galluccio et Carole Prieur, la complice de Marie Chouinard depuis 25 ans.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Les interprètes répètent des parties de bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG, pièce au répertoire de la compagnie depuis 2006. Sur la photo, Valeria Galluccio et Carole Prieur, la complice de Marie Chouinard depuis 25 ans.

  • La chorégraphe Marie Chouinard en plein travail, avec Carole Prieur, démontrant comment elle aimerait qu’elle rythme sa respiration lorsqu’elle court en cercle pendant bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    La chorégraphe Marie Chouinard en plein travail, avec Carole Prieur, démontrant comment elle aimerait qu’elle rythme sa respiration lorsqu’elle court en cercle pendant bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG.

  • bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG utilise divers accessoires, des pointes aux planches en passant par les harnais et bancs sur roulettes.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG utilise divers accessoires, des pointes aux planches en passant par les harnais et bancs sur roulettes.

  • Les interprètes Sacha Ouellette-Deguire et Catherine Dagenais-Savard dans un des duos de Radicale Vitalité

    PHOTO SYLVIE-ANN PARÉ, FOURNIE PAR LA COMPAGNIE MARIE CHOUINARD

    Les interprètes Sacha Ouellette-Deguire et Catherine Dagenais-Savard dans un des duos de Radicale Vitalité

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En entrevue, cette précision s’exprime dans le choix des mots, chacun soupesé et réfléchi avant d’être affirmé. On ne met pas facilement des mots dans la bouche de Marie Chouinard. Lorsqu’on lui parle de « s’exprimer » à travers ses œuvres, elle rétorque aussitôt avec aplomb : « Je ne m’exprime pas, je crée ! »

À l’ère où l’expression de soi règne, ne comptez pas sur la chorégraphe, qui dit n’être sur aucun réseau social, pour épancher ses états d’âme sur scène.

M’exprimer, pour moi, ça n’a aucun rapport avec la création. Ce qui m’intéresse, c’est la création pure. L’art, c’est offrir un nouveau paysage, un nouvel espace.

Marie Chouinard

S’il lui a fallu près de 15 ans après sa première œuvre, Cristallisation, en 1978, pour accepter le titre de « chorégraphe » — « Je me demandais toujours, après chaque pièce, ce que je ferais dans la vie, jusqu’à ce que je crée Le Sacre du printemps et que je me dise : “OK, là, c’est assez !” » —, elle s’est toujours investie totalement dans l’acte créatif, un plaisir et un vertige qu’elle goûte chaque fois.

« J’ai toujours la même joie, l’envie d’explorer, d’essayer, de travailler avec les danseurs, de les transformer. Oui, j’ai plus d’expérience, une espèce d’aisance… Mais chaque fois, je me retrouve quand même dans un endroit que je ne connais pas. Si je suis accro à quelque chose, c’est au travail en studio. C’est comme une bête, quelque chose de vivant qui est en train de naître au fur et à mesure, que je dois dompter et en même temps libérer. C’est vraiment le fun ! »

Miniatures en série

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

« Si je suis accro à quelque chose, c’est au travail en studio », lance Chouinard.

Le format compact semble revenir comme un leitmotiv chez Marie Chouinard récemment. Il y a eu la parution, l’automne dernier, de son livre Zéro Douze, parsemé de 300 courts textes poétiques accompagnés de dessins minimalistes et naïfs, comme autant de vignettes imagées évoquant son enfance.

Son premier, peut-être, grand acte créateur, elle l’a d’ailleurs fait, en quelque sorte, sur elle-même : « Je trouvais ça donc compliqué d’être un humain, les codes, communiquer… Je n’étais pas sûre de ce que j’étais ! Je me souviens qu’un jour, adolescente, j’ai pris la décision, d’abord, d’être une humaine, puis de participer à la création de ce que je suis, d’être heureuse. D’ouvrir un espace de présence. »

Avec Radicale Vitalité, Solos et Duos, Marie Chouinard avait envie de plonger dans son propre répertoire, de faire « l’expérience de revisiter » ses œuvres, pour en extirper des solos et duos, souvent courts, qu’elle a retravaillés pour les amalgamer dans 25 pièces « miniatures » — dont trois nouvelles — qui constituent le corps de cette nouvelle création.

PHOTO SYLVIE-ANN PARÉ, FOURNIE PAR LA COMPAGNIE MARIE CHOUINARD

L’interprète Carole Prieur, dans un des solos de Radicale Vitalité

« C’est comme des petits trésors que j’ai pris pour en faire une pièce complète. J’ai parfois changé la musique, les costumes, l’éclairage, parfois pas. Ce sont des pièces assez courtes, mais complètes en soi, on change d’univers chaque fois, c’est un feu roulant ! À l’opposé, bODY_rEMIX, c’est un grand déploiement. »

> Consultez le site de Marie Chouinard

bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG Au Théâtre Maisonneuve, les 28 et 29 janvier.

Radical Vitalité, Solos et Duos Au Théâtre Maisonneuve, les 30 et 31 janvier et le 1er février.