Depuis le mouvement #moiaussi, plusieurs acteurs du milieu se disent plus vigilants à l’égard de la violence et du harcèlement. Mais alors que les gestes se multiplient pour que cette culture soit de l’histoire ancienne, une certaine résistance se fait sentir.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

En se remémorant ses années d’études en danse classique, Estelle Clareton confie : «  Avant, c’était tellement le régime de la terreur. Mais depuis #metoo, on sent de la part des interprètes et des étudiants que la dénonciation est davantage possible », dit la chorégraphe de 50 ans.

Le chorégraphe Pierre-Paul Savoie ajoute « comme avec SLĀV, je trouve qu’il y a une réflexion que nous faisons en groupe. Pour moi, #metoo est très important. On jette une lumière crue sur une situation qui s’est multipliée des milliers de fois. »

Ces deux chorégraphes disent travailler dans des environnements sains et respectueux. Malgré cela, ils sont bien conscients que ce climat n’est pas la réalité de tous leurs confrères, entre autres des plus jeunes qui tentent de se tailler une place dans ce milieu compétitif.

Le fondateur de Daniel Léveillé Danse explique que depuis deux ans, avec le tsunami causé par #moiaussi (et #metoo), bien des compagnies ont renforcé leur code d’éthique en ce qui concerne le harcèlement sexuel et psychologique, notamment pour se protéger contre d’éventuelles poursuites.

Même son de cloche pour Francine Bernier, directrice artistique et générale de l’Agora de la danse :

Depuis #metoo, nous n’acceptons plus. Avant, les zones grises, c’était permis et toléré. Maintenant, il y a un refus systématique.

Francine Bernier, directrice artistique et générale de l’Agora de la danse

Elle dit qu’avant octobre 2017, aucune danseuse n’avait porté plainte au sein de son lieu de création et de diffusion : « Maintenant, on a des signalements. »

Des interprètes ont dénoncé un spectateur insistant, qui demandait régulièrement leur numéro de téléphone. « Nous avons ciblé la personne et lorsqu’elle vient, mon équipe d’accueil ne le lâche pas du regard », dit Francine Bernier.

Elle est aussi intervenue lorsqu’un homme aux mains baladeuses « ne suivait pas les consignes » dans un spectacle participatif. « Je suis allée lui parler pendant le show », avance la directrice.

Du côté de l’École de danse contemporaine de Montréal (EDCM), de l’École supérieure de ballet du Québec et du département de danse de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), les directeurs affirment ne pas avoir eu de plainte pour harcèlement ou abus de pouvoir.

Mais pour répondre à l’exigence de la nouvelle loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel (projet de loi 151), l’EDCM et l’UQAM ont tout de même redoublé de vigilance dans la dernière année, notamment en se dotant d’une politique plus ferme.

Dénoncer

Lorsque la vague #metoo a commencé, en octobre 2017, quatre artistes ont décidé de faire des actions concrètes dans leur propre milieu, dont la tenue de l’évènement « #wetoo #metoo : table ronde sur la culture du viol et le harcèlement en danse ».

Parmi les panélistes de la table ronde, on retrouvait la danseuse et chorégraphe Marie France Forcier, une des premières à avoir mis en mots le climat malsain en danse contemporaine avec sa chronique « Code du silence : un appel à l’action pour traiter et prévenir les abus dans les communautés de la danse ».

Sous le pseudonyme de Lisa, elle y racontait un des abus psychologiques qu’elle a vécu : « Il y a 15 ans, Lisa, une étudiante en danse contemporaine, est tombée enceinte. Les directeurs de l’école lui ont dit dans des termes sans équivoque que l’avortement était recommandé et que, si ce n’était pas le cas, elle ne pourrait pas poursuivre ses études », peut-on lire dans ce texte publié en 2017 et qui a fait grand bruit dans son milieu.

En entrevue avec La Presse, elle revient sur cet évènement malheureux, qui a eu lieu dans un établissement d’enseignement en danse à Toronto. « Je savais que ce n’était pas normal et que ce n’était pas légal. Mais tout s’est déroulé tellement rapidement. Je pensais que j’aurais le soutien de l’institution, mais ça s’est révélé complètement faux. Ils m’ont demandé de me taire et de ne jamais en parler », dit Marie France Forcier, maintenant professeure de danse à l’Université de Calgary.

Elle espère que sa prise de parole, comme celles de bien de ses confrères et consœurs, incitera d’autres victimes à dénoncer les abus.

L’aparté, un centre de ressources indépendant et gratuit qui vise à agir contre toutes les formes de harcèlement dans le milieu culturel, a été créé en réponse au mouvement #moiaussi.

Depuis l’ouverture en octobre 2018, « la ligne ne dérougit pas », nous dit l’avocate Sophie Gagnon. « Beaucoup des appels sont du milieu de la danse », ajoute-t-elle.

Est-ce un signe que les acteurs du milieu ne veulent plus évoluer dans cette « loi du silence », si souvent décriée ?

Oui et non, nous dit Corinne Crane Desmarais, professeure et interprète, qui imagine mal un changement de culture clair et rapide, puisque les danseurs acceptent sans broncher des « micro-agressions depuis tellement longtemps ».

« La danse, c’est de travailler dans la douleur. Alors, quand une personne en situation de pouvoir vous crie après, on se dit qu’elle veut notre bien… Vous comprenez ? »

« On part de très loin », conclut Corinne Crane Desmarais.