Cet été, des artistes plongent dans leurs souvenirs pour analyser leur première œuvre professionnelle et nous raconter les souvenirs qui remontent en eux. Aujourd’hui : Marie Chouinard.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Lorsque Marie Chouinard a fait ses premiers pas dans le monde de la chorégraphie, en 1978, elle ne se préoccupait nullement des réactions du public, des critiques ou de ses proches. La danseuse et chorégraphe affirme qu’elle dansait uniquement face à Dieu.

« C’était la même chose quand je répétais seule en studio, se souvient-elle. Devant moi, j’avais placé une chaise qui devenait mon témoin. J’avais assis Dieu là. Il n’y a pas grand-chose qui peut l’impressionner, alors t’essaies pas. Tu fais juste ce que t’as à faire et t’es obligé d’être pur et sincère. »

Cette présence divine se retrouve également dans ses souvenirs du soir de première devant public. Elle avait alors présenté Cristallisation durant une soirée où plusieurs chorégraphes présentaient des œuvres courtes. « En attendant mon tour, j’étais dans un petit local, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai vu la première neige tomber. J’ai mis une main dehors, et des grains de neige s’y sont déposés. Avec le titre de mon œuvre, j’ai vu ça comme un signe, une bénédiction de la vie. »

Virage de la vie

Si elle évoque l’approbation d’une force supérieure, c’est entre autres parce qu’elle ne pensait jamais devenir chorégraphe. Au début de la vingtaine, sa vie a pris un virage à 180 degrés, alors qu’elle suivait des cours de ballet classique avec Tom Scott, un ancien danseur du New York City Ballet. « Il voulait que je participe à son spectacle et j’ai répondu : “Je ne pourrai pas. Tu es mon maître, je suis mes cours avec toi, mais je ne crois pas en toi comme chorégraphe…” Il m’a mise à la porte. Je suis partie en braillant et j’étais certaine que c’était la fin de tout pour moi, parce qu’il n’était pas question que je suive des cours de ballet classique avec quelqu’un d’autre. »

Portée par un désir irrépressible de danser, elle a improvisé un petit studio dans une école désaffectée de Montréal, où elle s’entraînait.

Je faisais mes exercices en agissant comme si le bord de la fenêtre était une barre de ballet. Après une heure toute seule, j’ai enlevé mes chaussons de ballet pour la première fois et j’ai essayé des mouvements. Ce genre de moments revenait de plus en plus.

Marie Chouinard

Même quand elle essayait de revenir à ses exercices, la création s’imposait. « J’essayais de dessiner les positions que je créais avec mon corps. C’était comme des clés vers une autre dimension. C’était ma drogue. »

Un jour qu’elle suivait un cours de contact-improvisation, une professeure a compris qu’elle avait affaire à un talent de chorégraphe en plein bourgeonnement. Elle a donc invité la jeune Marie Chouinard à se présenter à l’audition de sélection pour la soirée de jeunes chorégraphes. « J’ai accepté, mais en retournant chez moi, je me suis demandé pourquoi… Il me restait trois mois pour faire une chorégraphie. »

De manière très instinctive, elle a sorti ses dessins et travaillé d’arrache-pied, avant d’inviter son ami musicien Robert Racine à découvrir le résultat. « À la fin de la pièce, il a dit : “Super, je veux bien faire la musique pour ça. Je te reviens dans quelques jours.” Une semaine plus tard, il s’est présenté au studio avec sa grille de poêle installée sur une boîte de bois : il s’en servait comme si c’était une harpe. C’était écœurant ! On est allés présenter ça en audition, et j’ai été prise. »

Le besoin de créer

Le soir de la première neige de 1978, elle a finalement dansé devant public. Le lendemain, les journaux parlaient d’elle comme d’une révélation, et les invitations à danser un peu partout ont rapidement suivi. Cependant, la principale intéressée ne se voyait toujours pas comme une chorégraphe. « Ça m’a pris des années avant de dire ça. Après Cristallisation, j’étais prise dans un engrenage où je me faisais inviter pour danser, alors je créais des nouvelles pièces. Pour moi, ça ne se pouvait pas de représenter la même œuvre deux ou trois fois. »

Ironiquement, le titre professionnel ne s’est pas imposé avec cette capacité à créer. « Pour moi, ce n’était pas un métier. Je me demandais ce que j’apportais au monde en faisant ça. Moi, je voulais sauver le monde et faire quelque chose pour vrai ! »

Après chaque création, elle traversait une déprime qu’elle compare aujourd’hui à un post-partum. « La seule manière avec laquelle je pouvais remonter de ce down terrible, c’était de créer une nouvelle pièce. Là, j’allais bien. Puis, je retombais de nouveau. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Après chaque création, Marie Chouinard traversait une déprime qu’elle compare aujourd’hui à un post-partum. Le remède : une nouvelle œuvre.

Durant ses premières années, à défaut d’accepter le terme « chorégraphe », elle se décrivait comme une artiste du corps ou une performeuse. Jusqu’en 1992, après la création d’une chorégraphie sur la musique du Sacre du printemps. « Je me suis dit : “Toi, là, tu m’arrêtes ça, les crises existentielles à ne plus savoir ce que tu fais dans la vie. Je te dis que tu es une chorégraphe et que tu vas l’être jusqu’à 100 ans, alors tu arrêtes de m’achaler avec ça.” J’ai décidé que je ne me posais plus la question et que j’étais correcte. »