C’est demain soir que le Cirque du Soleil lancera officiellement son premier spectacle permanent à Hangzhou, en Chine, dans un théâtre tout neuf de 1500 places construit sur le site d’une ancienne gare de triage. Avec X : The Land of Fantasy, le Cirque espère enfin percer ce marché convoité.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

L’arrivée du Cirque en Chine a inspiré au metteur en scène québécois Hugo Bélanger (Harold et Maude, Le tour du monde en 80 jours) le thème de la rencontre entre l’Orient et l’Occident. Même la distribution de X : The Land of Fantasy, dont la moitié des 50 artistes de cirque sont chinois, reflète cette « rencontre ».

« C’est un projet énorme », nous dit Hugo Bélanger, qui travaille à la conception de ce spectacle depuis trois ans et demi. 

« Juste pour vous donner une idée, le spectacle [de Robert Lepage, présenté à Las Vegas depuis 2006] rentre quatre fois ici ! C’est très impressionnant. »

Depuis la vente du Cirque au consortium mené par la firme d’investissement américaine TPG Capital (en 2015), le déploiement de la multinationale du divertissement en Asie, et en particulier en Chine, est devenu LA priorité, malgré les défis (et déconfitures) rencontrés par nombre d’entreprises étrangères.

Au printemps 2017, l’ex-guide créatif du Cirque, Jean-François Bouchard (aujourd’hui à Lune Rouge), avait dévoilé à C2 Montréal les maquettes de ce nouveau théâtre construit à Hangzhou, « petite » ville de 15 millions d’habitants située à 200 km de Shanghai – un projet immobilier réalisé par le coproducteur chinois XTD et évalué à 200 millions US.

Le dispositif scénique de X : The Land of Fantasy est sans doute le plus sophistiqué jamais créé par le Cirque : 2 îlots mobiles de 750 fauteuils chacun qui pivotent à 360 degrés et qui se déplacent latéralement. Quatre scènes distinctes, donc, dont la plus longue mesure 100 mètres !

PHOTO EWEN SEAGEL, FOURNIE PAR LE CIRQUE DU SOLEIL

X : The Land of Fantasy

« C’est une percée pour nous, mais je reste prudent parce qu’on est encore au début de la vague de tout ce qui est live entertainment en Chine », nous a confié le PDG du Cirque, Daniel Lamarre.

« J’espère qu’on n’est pas trop en avant de la vague et qu’on trouvera un public abondant pour le voir. Un jour, il y aura un marché et, ce jour-là, on sera là. »

Daniel Lamarre, PDG du Cirque du Soleil

Lors du premier spectacle de la série d’avant-premières, samedi dernier, le public chinois a répondu présent, nous dit Hugo Bélanger, qui a été choisi pour sa capacité à « raconter une histoire ». « La magie du théâtre a opéré, il y avait des gens de tous les âges, beaucoup de oh ! et de ah ! beaucoup d’applaudissements. Ils ont vraiment bien réagi. »

Il faut dire que le Cirque a mis le paquet, créant des numéros acrobatiques de haute voltige. Jeux icariens, bungee acrobatique, sangles aériennes, tumbling, trampomur, mât chinois : tout l’arsenal acrobatique a été déployé. Luc Langevin a même participé à la création de numéros d’illusions présentés dans X : The Land of Fantasy.

Le rôle du narrateur « sans visage » a été confié à l’artiste acadien Mathieu Chouinard, qui fait partie des quelque 10 artistes canadiens participant à l’aventure.

Un héros pour chaque gradin

Contrairement aux habitudes du Cirque, qui élabore ses concepts de spectacles avant de construire ses théâtres (c’est le cas de tous les spectacles présentés à Las Vegas, par exemple), il a fallu qu’Hugo Bélanger écrive un scénario en fonction du concept de la salle.

« Chacun des gradins suit son propre héros, détaille-t-il. Dans le gradin jaune, qui représente l’Orient et qui est dirigé par une impératrice, on suit un garçon, tandis que dans le gradin rouge, représentant l’Occident, on suit une jeune fille. Donc, il y a 20 % de l’histoire qui est différente d’un côté par rapport à l’autre. »

PHOTO EWEN SEAGEL, FOURNIE PAR LE CIRQUE DU SOLEIL

X : The Land of Fantasy

Les gradins se déplacent par la suite en fonction de l’histoire avant de se faire face ou de se retrouver côte à côte.

Hugo Bélanger, qui se trouve à Hangzhou depuis le mois de février, s’est notamment inspiré des films de Clint Eastwood Flags of Our Fathers et Letters from Iwo Jima, qui racontent la même bataille durant la Deuxième Guerre mondiale – le premier du point de vue américain, l’autre du côté japonais.

« J’ai privilégié un univers fantastique où deux mondes [Aria et Petra], représentés par un dragon et un phénix, ont été séparés à la suite d’un tremblement de terre et sont en dispute depuis. J’ai inventé une histoire où un sceau royal a été brisé en deux et perdu. Avec cette prophétie qu’une fois les deux moitiés réunies, la paix entre les deux mondes reviendrait. Ce sont deux enfants qui sont au cœur de cette aventure et de cette réconciliation. D’où le X du titre qui symbolise la rencontre des deux diagonales. »

Pas un spectacle « chinois »

Le Cirque voulait éviter de faire un spectacle « chinois » malgré le fait que, dans cette ville qui a séduit l’explorateur européen Marco Polo à la fin du XIIIe siècle, plus de 80 % des touristes sont chinois. 

« Les jeunes Chinois sont avides de choses qui viennent d’ailleurs. Ils ne veulent plus entendre parler de légendes et de l’Opéra de Pékin, ils veulent s’ouvrir sur le monde. »

Hugo Bélanger

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Hugo Bélanger travaille depuis trois ans et demi à la conception du spectacle X : The Land of Fantasy.

Malgré les embûches liées à la nature politique de l’empire chinois, Daniel Lamarre envisage la suite avec optimisme.

« J’espère que ce spectacle-là va nous aider à établir la marque du Cirque du Soleil et, quand je mets mes lunettes roses, je me dis que ça peut avoir le potentiel de faire pour nous en Chine ce que le spectacle Ô a fait pour nous à Las Vegas. S’il y a un spectacle à grand déploiement qui peut fonctionner en Chine, c’est celui-là. Si ça ne fonctionne pas, je ne comprends plus rien… »

Les tensions récentes entre la Chine et le Canada ont-elles eu un impact négatif pour le Cirque ? Daniel Lamarre pèse bien ses mots.

PHOTO EWEN SEAGEL, FOURNIE PAR LE CIRQUE DU SOLEIL

X : The Land of Fantasy

« Historiquement, c’était un avantage extrêmement important d’être Canadien, on était reçus comme des amis et c’était fantastique. Aujourd’hui, on n’a plus cette aura-là, mais on n’est pas traités comme des scélérats non plus, donc je dirai qu’on n’a pas trop d’inconvénients. »

Ce qui joue en faveur du Cirque, c’est qu’il créera des emplois en Chine, estime Daniel Lamarre, qui parle d’au moins 125 emplois, incluant une équipe de techniciens chinois formés par le Cirque. « Le Cirque amène beaucoup d’éléments positifs en Chine et cet apport, je crois, commence à être reconnu. »