Près d’une dizaine d’artistes inuits se produiront à Iqaluit aujourd’hui dans le cadre du festival Alianait. Une occasion rêvée pour ces musiciens et artistes de cirque du Nord de faire partager leur culture. Le spectacle sera d’ailleurs présenté au Centre national des arts d’Ottawa en janvier prochain avant d’entamer une tournée canadienne.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Unikkaaqtuat (Nos légendes en français) a été mis en scène par Patrick Léonard, des 7 doigts, avec la contribution du collectif Artcirq et des productions Taqqut, à l’origine du projet.

Depuis 21 ans que Guillaume Saladin pilote le projet de cirque social Artcirq dans la communauté d’Igloolik. Ce diplômé de l’École nationale de cirque de Montréal y a vécu jusqu’à l’âge de 15 ans avec ses parents anthropologues. On l’a vu dans des shows d’Éloize (Nomade), avec le Cirque Alfonse aussi (Timber), mais il est resté fidèle à la communauté qui l’a vu grandir.

Tous les artistes de cirque montréalais connaissent Guillaume Saladin (surnommé Ittukssarjuat, « le petit vieux qui deviendra grand »), qui a fait appel à nombre d’entre eux pour donner des ateliers ou simplement les initier à la vie du Nord.

Le cofondateur des 7 doigts Patrick Léonard est de ceux-là. Dès les débuts du collectif montréalais, en 2002, il a pris l’habitude d’aller voir son ami Guillaume. Petit à petit, il a tissé des liens avec les membres de ces communautés. « J’y vais tous les deux ou trois ans pour donner des ateliers, nous dit-il. Il y a trois ans, on a commencé à travailler sur ce projet avec Guillaume et Terry. »

Des similitudes entre chasse et cirque

Terry Uyarak est l’un de ces Inuits qui ont grandi avec Artcirq. Le jeune homme dans la trentaine a mené plusieurs projets avec Guillaume Saladin, qui vit encore là-bas trois ou quatre mois par année.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Terry Uyarak (Inuit qui a grandi avec Artcirq), Guillaume Saladin (d’Artcirq) et Patrick Léonard (des 7 doigts)

« On a fait plusieurs projets ensemble, dont un programme de chasse, parce que ça fait partie de notre mode de vie, nous explique Terry Uyarak, qui est musicien et jongleur. Tout le monde est initié à ça. Les mouvements du corps ou comment on s’approche d’un animal, je trouve que ce n’est pas si éloigné de ce qu’on fait sur scène. Il faut être conscient, alerte. »

Patrick Léonard abonde.

Si on fait une erreur, si on reste trop longtemps au même endroit, si on fait une fausse manœuvre ou si on bouge trop vite, ça peut être fatal. Il y a beaucoup de similitudes entre la chasse et la prise de risque en cirque.

Patrick Léonard, metteur en scène

Raconter leurs histoires

Le cirque a eu un impact dans la communauté d’Igloolik. Plus de 600 jeunes ont été formés par Artcirq, dont la mission est aussi de favoriser le partage des passions.

« On est très isolés là-haut, vous savez. C’est difficile de vous dire à quel point, nous dit Terry. On doit organiser des choses en ville, faire des projets, on ne peut pas tout le temps chasser. Guillaume nous a beaucoup aidés dans ce sens, en nous ouvrant une fenêtre énorme sur le monde et les arts. À travers le cirque et le théâtre, on peut raconter nos histoires. »

Unikkaaqtuat a été créé à partir d’une dizaine de ces légendes transmises oralement par les Anciens. Une idée de Neil Christopher, des productions Taqqut.

« Une de ces histoires, par exemple, fait le récit d’un orphelin maltraité par les habitants du village, nous dit Terry. Tellement qu’il vivait dans un abri pour chiens, se réchauffant avec des peaux de caribous et même en se collant aux animaux. Un jour, l’homme de la lune a décidé de le sauver. Il l’a aidé à devenir un homme fort et le garçon s’est vengé en tuant tous les habitants du village ! »

Évidemment, il ne faut pas interpréter ces contes de manière littérale, nous disent en riant les créateurs. 

« C’est très fréquent de voir des jeunes orphelins ostracisés par la communauté, donc la morale de cette histoire est de changer d’attitude vis-à-vis de ces jeunes », insiste le jeune homme. « Il y a aussi une histoire sur l’origine de la mort, ajoute Patrick Léonard, essentiellement une île qui a basculé parce qu’il y avait trop de monde dessus… »

Pas un spectacle de prouesses

La troupe formée de sept Inuits et de trois « Blancs du Sud » a choisi une approche théâtrale, avec une narration, de la musique, des projections (des œuvres de Germaine Arnaktauyok, qui a dessiné l’ours polaire sur la pièce de deux dollars, entre autres !) et, bien sûr, du cirque.

« Il y a du main à main, de la jonglerie, du trampoline, quelques figures aériennes, mais ce n’est pas un spectacle de prouesses. On essaie vraiment de se servir de leurs aptitudes et de leur force. On a transformé un vieux traîneau à chiens en planche sautoir, il n’y aura pas de doubles saltos, mais c’est un spectacle très physique et très théâtral, qui puise dans toute la mythologie inuite. »

« Ça fait longtemps qu’on veut faire un spectacle comme celui-là, dit Terry Uyarak, qui se dit fier de sa culture et de sa langue. De le faire avec une compagnie comme Les 7 doigts, qui rayonne partout dans le monde, c’est vraiment un honneur. »

> Consultez le site des 7 doigts