Depuis 2002, ils font le tour du globe et comptent parmi les plus prolifiques ambassadeurs du cirque contemporain québécois. Or, la bande des 7 Doigts n’a pas l’intention de s’arrêter là. Portrait d’un collectif pour qui le cirque reste une façon privilégiée de raconter l’humanité.

Publié le 7 mai
Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Les 7 Doigts ont fait leur entrée dans le monde il y a 20 ans, simplement vêtus de sous-vêtements blancs. À l’époque, le public québécois était déjà rompu aux spectacles à grand déploiement du Cirque du Soleil. Et voilà que sept acrobates se présentaient chichement costumés, sur une scène où trônaient un vieux frigo, un sofa défraîchi, une baignoire en fonte…

Loft, premier spectacle signé par Les 7 Doigts de la main, est ainsi né, en juillet 2002, dans une salle de l’École nationale de cirque, lors du OFF Juste pour rire.

Samuel Tétreault, l’un des cofondateurs du collectif, raconte : « Loft représentait une réelle mise à nu pour nous. On racontait l’histoire de sept colocs dans un appartement. Il y avait un côté autobiographique. On s’appelait par nos prénoms, il y avait du texte… C’était complètement inusité. » Le succès de Loft, lui, est instantané. « Le lendemain de la première, c’était le buzz du festival ! »

PHOTO CHRISTIAN TREMBLAY, FOURNIE PAR LES 7 DOIGTS

Loft, premier spectacle du collectif présenté il y a 20 ans, a connu un succès instantané.

À peine six mois plus tôt, les sept artistes s’étaient donné rendez-vous à San Francisco pour jeter les bases de leur future compagnie, qu’ils nommeront à l’époque Les 7 doigts de la main (« un nom trouvé à la fin d’une soirée bien arrosée », selon Samuel Tétreault). Dans le lot, deux Américaines, un Français, quatre Québécois. « Même si on était tous dans la vingtaine, on avait accumulé à sept plus de 100 ans d’expérience professionnelle », se souvient Isabelle Chassé, une autre cofondatrice. « On avait tous un grand désir d’exploration artistique. Et tout était encore à créer dans le cirque contemporain. »

On avait envie d’exprimer des choses plus personnelles, de créer des spectacles plus intimes. De faire du cirque à grandeur d’homme. On voulait humaniser les artistes de cirque pour qu’ils ne soient plus des demi-dieux inaccessibles, comme c’était le cas avec le Cirque du Soleil.

Samuel Tétrault, cofondateur des 7 Doigts

Comme d’autres font du cinéma d’auteur, Les 7 Doigts ont voulu – et veulent toujours – présenter du cirque d’auteur.

Mais la route n’a pas été facile. « On se payait des peanuts si on se payait, se rappelle Isabelle Chassé. On réinvestissait tout dans la compagnie. Mais on avait plein d’amis pour nous aider ! On a d’ailleurs répété Loft dans le loft de Samuel. »

En 20 ans, leur volonté de présenter du cirque autrement n’a jamais fléchi. Pas plus que le lien inaltérable qui unit les six membres fondateurs toujours actifs au sein du collectif. Certains, dont Patrick Léonard (avec le spectacle solo Patinoire avec lequel il a tourné jusqu’en 2019) et Samuel Tétrault (qui prépare en ce moment un spectacle solo), ont poursuivi leur carrière d’interprète en plus de migrer vers la mise en scène. Isabelle Chassé, Shana Carroll, Gypsy Snider et Sébastien Soldevila ont aussi dirigé plusieurs productions à succès. Le collectif d’artistes de 2002 est devenu un collectif de directeurs artistiques.

Car chaque spectacle original présenté par la troupe est mis en scène par un ou des membres du groupe. Chacun peut ainsi y apporter sa couleur personnelle, toujours avec l’idée de mettre l’humain au centre de la création. « Les 7 Doigts, c’est vraiment la rencontre de tous nos univers créatifs », dit Isabelle Chassé. Au total, la compagnie a monté quelque 15 spectacles signatures en plus de collaborer à des dizaines d’autres projets, dont la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi, en 2014, ou les festivités entourant la nomination par l’UNESCO de la ville de Sharjah, aux Émirats arabes unis, comme capitale mondiale du livre en 2019. Les créateurs avaient imaginé pour l’occasion l’ultime chapitre des Mille et une nuits.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le spectacle Séquence 8, créé à l’été 2012, a été mis en scène par Shana Carroll et Sébastien Soldevila.

De fait, Les 7 Doigts ont présenté leurs spectacles sur les plus grandes scènes du monde et ébloui le public des plus grands festivals, à commencer par le Fringe d’Édimbourg. C’est d’ailleurs là que Les 7 Doigts ont semé la première graine pour que germe leur carrière internationale. « Sans Édimbourg, il n’y aurait pas eu New York », lance Nassib El-Husseini, président-directeur général des 7 Doigts. Et sans New York, il n’y aurait pas eu Moscou, Londres, Berlin, Paris. Tous ces endroits où la troupe a fait ouvrir très grands les yeux des amateurs de cirque, en présentant des spectacles souvent à guichets fermés.

Ils ont d’ailleurs été l’une des rares compagnies de cirque québécoises à percer avec succès le marché new-yorkais. « À un certain moment, nous avions trois spectacles en même temps à New York. Passer par l’Olympia de Paris, avec le spectacle Séquence 8, ce n’est pas rien non plus. Nous avons aussi été le premier spectacle installé au Bataclan après la tragédie. Sting est venu un soir, mais nous sommes passés juste après et nous sommes restés un mois avec Traces. C’était une folie de faire ça », raconte Nassib El-Husseini.

Au total, la troupe a offert depuis ses débuts plus de 12 000 représentations dans 672 villes de 54 pays. Sur la carte des 7 Doigts, beaucoup de destinations sont cochées. D’ailleurs, le spectacle Passagers reprendra la route de l’Europe et des États-Unis en septembre. Les 7 Doigts ont aussi dans leurs cartons une création portant sur Montréal prévue en septembre et une autre pour le centenaire de Riopelle, en 2023. Ils préparent aussi quelque chose pour Montréal complètement cirque, qui sera dévoilé plus tard ce printemps.

Bref, les projets ne manquent pas. Mais loin de s’asseoir sur ses lauriers, le collectif veut continuer à tirer son épingle du jeu dans un monde en mutation. Car l’avenir n’est pas forcément rose pour les arts du cirque, estime Nassib El-Husseini. « Le marché institutionnel se rétrécit comme peau de chagrin, et il y a un choc à venir avec la génération qui préfère les écrans aux arts de la scène. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

De gauche à droite : Nassib El-Husseini, Isabelle Chassé et Samuel Tétreault, des 7 Doigts

Pour rejoindre cette clientèle, Les 7 Doigts multiplient les efforts de recherche et de développement en lien avec les nouvelles technologies.

« Il y a toujours eu une rencontre entre le cirque et la technologie chez Les 7 Doigts. Déjà dans Loft, il y avait des projections en direct sur un drap ! C’est une quête constante pour garder notre créativité vivante, mais toujours avec l’intention de mettre la technologie au service des histoires qu’on raconte. » Nassib El-Husseini cite notamment des possibilités de présenter du cirque en réalité augmentée, avec des avatars dans un univers de jeux vidéo, en diffusion en continu (streaming) et sur scène. Le tout en même temps, dans une formule hybride.

Dans l’ADN des 7 Doigts, il y a une prise de risque naturelle. C’est vrai d’un point de vue acrobatique, mais aussi pour la question créative ou entrepreneuriale. La compagnie a toujours osé. Elle a dompté le risque pour exister et elle continue de le faire dans sa rencontre avec la technologie.

Nassib El-Husseini, directeur général des 7 Doigts

« Avec Les 7 Doigts, le tout est plus grand que la somme de ses parties, ajoute Samuel Tétreault. Personne n’imaginait au début qu’on se retrouverait avec un studio au centre-ville de Montréal et qu’on créerait des œuvres qui toucheraient autant les gens. »

Selon Isabelle Chassé, il semble évident que Les 7 Doigts ont contribué au développement du cirque québécois. « Les artistes qui passent par chez nous deviennent eux-mêmes des créateurs. On les outille à développer leur propre voix. » Samuel Tétreault va plus loin : « Je dirais que la moitié des gens qui œuvrent dans le domaine du cirque au Québec ont travaillé sur un de nos spectacles signatures. On a permis l’éclosion d’une première génération d’artistes de cirque contemporain qui deviennent de véritables créateurs. »

Des créateurs avec, pour la plupart, des choses à dire, des réflexions à faire partager. Comme c’est encore et toujours le cas pour Les 7 Doigts. « Ce qu’on propose, ce n’est pas du divertissement, dit Samuel Tétreault. On veut continuer à proposer des œuvres pertinentes, authentiques, touchantes. Des œuvres avec une grande part d’humanité. »

  • Répétition du spectacle Mon île mon cœur

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Répétition du spectacle Mon île mon cœur

  • Répétition du spectacle Mon île mon coeur

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Répétition du spectacle Mon île mon coeur

  • Répétition du spectacle Mon île mon cœur

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Répétition du spectacle Mon île mon cœur

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Mon île mon cœur

« Ce spectacle, c’est la prunelle de nos yeux actuellement », lance Nassib El-Husseini. Un peu à l’image du spectacle à San Francisco, Les 7 Doigts (sous la direction de Shana Carroll) vont écrire une histoire d’amour à Montréal, à son fleuve et à sa créativité bouillonnante. Début septembre, ce spectacle inaugurera le nouveau Studio-Cabaret de l’Espace Saint-Denis et sera présenté en alternance en français et en anglais. « On a inauguré beaucoup de lieux dans notre histoire, constate Nassib El-Husseini. Peut-être parce qu’on ose. »

Sept moments marquants

PHOTO CHRISTIAN TREMBLAY, FOURNIE PAR LES 7 DOIGTS

Loft a été le premier spectacle du collectif Les 7 Doigts.

Loft

Il s’agit du spectacle fondateur de la troupe, alors que les sept artistes partagent la scène dans leurs costumes minimalistes, au milieu d’un décor tout aussi épuré. Cette création collective écrite à 14 mains mêle habilement cirque, théâtre, danse, prestation de DJ et projections vidéo. Une véritable révolution pour le cirque québécois. Au total, Loft sera joué près de 900 fois, avec différentes distributions, de 2002 à 2013. C’est d’ailleurs avec ce spectacle qu’a été inaugurée en 2004 la grande maison montréalaise du cirque, la TOHU.

Traces

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Traces, des 7 Doigts, a été créé en 2006.

Mis en scène par Shana Carroll et Gypsy Snider, ce spectacle créé en 2006 a été joué plus de 2000 fois sur une période de 10 ans. C’est Traces qui a ouvert les portes du monde aux 7 Doigts. « Avec Traces, on a remporté de prestigieux prix aux États-Unis ; on l’a joué pendant plus d’un an Off-Broadway, à l’Union Square Theatre de New York », se rappelle Samuel Tétreault. Le spectacle a fait le tour du globe, récoltant partout les éloges sur son passage. « Comme tous nos autres spectacles signatures, Traces a été un vrai ambassadeur pour le Québec », dit Nassib El-Husseini.

Festival d’Édimbourg

PHOTO FOURNIE PAR LES 7 DOIGTS

La distribution du spectacle Réversible pose devant un paysage de la ville d’Édimbourg.

En 2007, Les 7 Doigts ont volé la vedette au festival Fringe d’Édimbourg, plus grand festival artistique du monde, avec Traces. Le journal The Guardian a donné quatre étoiles au spectacle. « [Traces] est si excitant qu’une génération entière va vouloir faire du cirque », a écrit la critique Lyn Gardner. Le collectif reviendra au Fringe en 2015 (avec Traces toujours), en 2018 avec Réversible et en 2021 avec En panne, cette dernière fois en mode virtuel.

Queen of The Night

PHOTO FOURNIE PAR LES 7 DOIGTS

Queen of The Night a tenu l’affiche pendant deux ans à New York.

En 2014, le collectif collabore au spectacle Queen of The Night au Diamond Horseshoe, un club de nuit du Theater District situé au Paramount Hotel. Le spectacle immersif et très sensuel, dont la partie circassienne est orchestrée par Shana Carroll, y tiendra l’affiche pendant deux ans, pour plus de 600 représentations. À un certain moment, deux autres spectacles du collectif viendront s’ajouter dans la Grosse Pomme : Séquence 8 au New York City Center et la comédie musicale Pippin au Music Box Theatre…

Les Jeux de Sotchi

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Cérémonies d’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi, au stade Fisht

Toujours en 2014, Les 7 Doigts ont collaboré à la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver de Sotchi. En effet, le premier segment de la cérémonie, d’une durée de 9 minutes, a été confié à l’entreprise québécoise. « C’est immense quand on y pense, lance Nassib El-Husseini. C’est une des premières fois qu’on nous offrait une œuvre de ce calibre, de cette envergure. Nous avions une responsabilité immense sur les épaules, avec la diffusion en direct à la télévision ! » « Sotchi a prouvé la diversité et l’éclectisme créatif des 7 Doigts », ajoute Samuel Tétreault.

Centre de création

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

L’une des salles de création du nouveau siège social des 7 Doigts

En 2018, Les 7 Doigts ont réalisé un rêve pour lequel ils travaillaient d’arrache-pied depuis une dizaine d’années : ouvrir un centre de création au cœur de Montréal, dans l’ancien Musée Juste pour rire. « C’est notre maison. Le centre nous unit ; c’est un gage de pérennité pour lequel il faut continuer de rester créatifs et actifs, dit Nassib El-Husseini. On trouve ici l’énergie qui nous propulse vers l’avenir. » Sur place, Les 7 Doigts ont d’ailleurs créé le LAB7, un laboratoire où les créateurs peuvent expérimenter des technologies de capture de mouvement, notamment.

Spectacle à San Francisco

PHOTO KEVIN BYRNE, FOURNIE PAR LES 7 DOIGTS

Les 7 Doigts présentent depuis octobre 2021 un spectacle permanent à San Francisco.

Deux membres des 7 Doigts, Gypsy Snider et Shana Caroll, étant originaires de San Francisco, il était presque normal que le collectif y installe un spectacle à demeure. Imaginé par les deux femmes pour la très intime salle du Club Fugazi, Dear San Francisco : A High-Flying Love Story est une lettre d’amour à la ville. Depuis octobre 2021, les 9 acrobates que compte la distribution ont joué plus de 200 représentations et le spectacle se poursuit au moins jusqu’en septembre, voire plus longtemps.