Des promoteurs et des associations de grands festivals du Québec font front commun et réclament au premier ministre du Québec une date de réouverture complète des évènements culturels, sans quoi leur attractivité et leur compétitivité sont compromises.

Publié le 3 février
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Après deux ans d’incertitude et de mesures sanitaires changeantes, nous demandons de la prévisibilité quant à une reprise complète de nos activités, car les défis auxquels nous faisons face deviennent, cette fois, insurmontables », écrivent une douzaine de signataires dans une lettre ouverte adressée à François Legault et publiée ce jeudi dans la section Débats de La Presse.

« C’est un message respectueux et poli au premier ministre, au gouvernement, pour qu’il nous donne cette transparence-là : la décision de ne pas rouvrir complètement est prise sous quel prétexte ? lance Patrick Rozon, vice-président au contenu francophone de Juste pour rire (JPR), au bout du fil. Il faut avoir une prévisibilité pour repartir la machine, qui est un moteur socio-économique pas à peu près. »

En plus du rendez-vous humoristique, les organisations qui font pression sur le gouvernement comprennent evenko (qui chapeaute notamment Osheaga et îleSoniq), Spectra (organisateur des Francos et du Festival de jazz), le Festival d’été de Québec, Igloofest ainsi que Live Nation Canada.

Tous déplorent le fait qu’« aucune annonce n’a été faite pour le moment sur les règles qui seront éventuellement applicables pour les spectacles et évènements de l’été ».

À partir du 7 février, les salles de spectacle du Québec pourront rouvrir à la moitié de leur capacité, jusqu’à concurrence de 500 personnes. Dans les évènements extérieurs, on autorisera la convergence d’un millier de festivaliers. « Pour le milieu culturel, cette annonce est nettement insuffisante », écrit-on.

Non seulement les jauges de 50 % ne sont pas rentables pour les organisateurs d’évènements et les promoteurs de spectacles, mais en plus elles étiolent le lien de confiance avec les artistes.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Rozon, vice-président au contenu francophone de Juste pour rire

Les capacités nous empêchent nécessairement de signer des artistes ou de lancer des projets de spectacles. Comme promoteur et comme producteur, c’est difficile pour nous de prendre le risque.

Patrick Rozon, vice-président au contenu francophone de Juste pour rire

Est-ce que la réputation de Montréal pourrait être endommagée ?

« Définitivement, répond le vice-président de JPR. C’est ce qu’on vit avec les artistes internationaux, avec les gérants. La marque est en train de s’abîmer. Même au niveau du tourisme : les touristes commencent à prévoir leurs voyages maintenant. Présentement, Montréal n’est pas une destination. »

En ce qui concerne les spectacles, « nous assistons maintenant à une vague d’annulations sans précédent », notent dans leur lettre les promoteurs, appuyés par l’Association des salles de spectacles indépendantes du Québec, le Regroupement des évènements majeurs internationaux (REMI), Évènements Attractions Québec et le Regroupement des festivals régionaux, artistiques et indépendants (REFRAIN).

« Il faut qu’on envoie un message et qu’on nous donne les coudées franches en termes de prévisibilité, insiste Patrick Kearney, président du REFRAIN, en entrevue avec La Presse. Si jamais il naît un variant dévastateur en avril, le gouvernement n’aura pas besoin de l’expliquer. On va tous comprendre. »

L’exemple ontarien

En Ontario, le gouvernement de Doug Ford a agi rapidement, le 20 janvier, en dévoilant un calendrier de déconfinement en trois étapes. À partir du 21 février, les salles continueront de fonctionner à 50 % de leur capacité, mais la limite de 500 spectateurs sera levée. La province prévoit éliminer toutes les restrictions de jauge, à l’intérieur comme à l’extérieur, dès le 14 mars. La saison des festivals doit donc y avoir lieu dans une quasi-normalité, avec seulement l’obligation du passeport vaccinal.

« Notre pressentiment, c’est que les festivals pourront se dérouler à pleine jauge avec des spectateurs triplement vaccinés sans trop de problèmes », soutient Martin Roy, président-directeur général du REMI.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Roy, président-directeur général du REMI

Il faut le dire dès maintenant. On ne peut pas y aller une semaine à la fois comme le DLuc Boileau [directeur national de santé publique] nous l’annonce. Ce n’est pas vrai qu’on va dire le 6 juillet que le Festival d’été de Québec peut se tenir le 13.

Martin Roy, président-directeur général du REMI

De nombreux pays européens, dont la France, et plusieurs États américains ont annoncé un printemps culturel presque sans restrictions sanitaires. Le coup d’envoi ? Le festival Coachella, où doivent défiler Harry Styles, Billie Eilish, Ye et Swedish House Mafia du 15 au 24 avril.

« On parle de 250 000 personnes en Californie pratiquement sans mesures sanitaires, observe M. Roy. Omicron est le même d’un bord et de l’autre de la frontière, à ma connaissance. »

Boudée des tournées ?

« Faut-il le rappeler ? Nulle part en Amérique du Nord les tournées ne doivent composer avec des restrictions aussi sévères qu’ici au Québec, peut-on lire dans la lettre. Alors que le Québec était autrefois un arrêt obligatoire en tournée nord-américaine, notre manque de cohésion par rapport aux mesures sanitaires qui sont déployées partout ailleurs menace aujourd’hui notre présence sur la route des artistes internationaux. »

Les restrictions sanitaires refroidissent les têtes d’affiche internationales et leurs équipes, observent les organisateurs de festivals.

« Il y a des artistes qui ne comprennent pas, note Patrick Rozon, de JPR. Tous les humoristes qui viennent, ils ont des tournages, des choses à prévoir cet été. Je dois les réserver d’avance, mais ils me demandent si je vais avoir un festival à pleine capacité, si ça vaut la peine. Je ne sais pas quoi leur répondre. »

« Des artistes européens et même canadiens se demandent : “Est-ce que ça vaut la peine de faire un crochet au Québec, où il y a de grosses incertitudes en matière de mesures sanitaires ?”, renchérit Patrick Kearney, du REFRAIN. Certains préfèrent se rajouter quelques dates en Europe. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Kearney, président du REFRAIN

On aime ça, dire qu’on est une société distincte, mais ça ne joue pas toujours de notre bord. Un artiste européen, il ne sait pas que notre capacité hospitalière, c’est de la schnoutte.

Patrick Kearney, président du REFRAIN

Dans les contrats signés au Québec, les clauses d’annulation « COVID » peuvent faire peur aux agents, poursuit-il. « L’année passée, le monde entier était pas mal arrêté. Il n’y avait pas beaucoup de spectacles à Los Angeles ou à Vancouver. Là, ce n’est plus ça. Il y a des concerts en Europe, dans les stades aux États-Unis. Nos clauses créent de l’hésitation. Je gèle une date, je fais un tour au Québec, mais je ne suis pas sûr d’avoir mon cachet. Ça ne nous rend pas sexy, vraiment pas. »

L’industrie soutient en outre que les « règles toujours changeantes » de Québec accentue la pénurie de main-d’œuvre et fait courir aux évènements des risques de « pertes financières extrêmement importantes ».

« Les commanditaires, généralement, on les signe un an d’avance, explique Patrick Rozon. Ne sachant pas quel genre de festival je vais avoir, je fais un gamble en disant que ça va être à pleine capacité. Je ne le sais pas, mais je pense que oui. “Voulez-vous investir avec nous ?” C’est un pitch qui est moyen. »

« S’ils referment ça en avril, je ne passe pas au travers, financièrement et par rapport à l’énergie : je n’aurai plus le gaz », avoue pour sa part M. Kearney sous sa casquette de directeur général du festival Santa Teresa.

« Ce que nous vous demandons respectueusement, Monsieur le Premier Ministre, c’est l’annonce d’une date à laquelle les évènements intérieurs et extérieurs pourront se tenir à pleine capacité », concluent les signataires dans la lettre.

Annulations et reports en février

Presque tous les concerts d’artistes internationaux prévus en salle à Montréal en février ont été annulés ou reportés. Si Courtney Barnett a tiré un trait sur son passage au MTelus le 11 février, Dua Lipa, The Kid LAROI, Imagine Dragons ou encore Clairo/Arlo Parks ont remis leur concert à l’été. Billie Eilish, qui devait jouer au Centre Bell le 15 février, reviendra dans la métropole à une date indéterminée. Partie remise aussi pour NTO et David Sedaris, programmés dans le cadre de Montréal en lumière. Pour l’instant, Lil Tecca résiste : son concert est toujours à l’horaire au MTelus le 18 février. En ce qui concerne le mois de mars, certains concerts ont été reportés – c’est le cas des représentations d’Elton John, qui a chopé la COVID-19 –, tandis que d’autres tiennent bon… pour l’instant ! Tyler, The Creator et Tame Impala sont toujours attendus à la Place Bell, à Laval, respectivement les 9 et 10 mars.

Déception vis-à-vis du financement fédéral

Les festivals et évènements du Québec s’étaient montrés « extrêmement reconnaissants » lors du plus récent budget fédéral, déposé en avril dernier. Voilà qu’ils déchantent… Les aides promises ne tiennent pas leurs promesses, a plaidé mercredi Martin Roy, président-directeur général de Festivals et évènements majeurs (FAME), lors d’une réunion du Comité permanent du patrimoine canadien. « Il y a un certain nombre de problèmes, dit-il. L’argent tarde à arriver. » L’Initiative d’appui aux grands festivals et évènements, 200 millions gérés par les agences de développement économique régional, touche environ 25 grands acteurs. « Ça a pris de six à huit mois. Quelques festivals viennent de déposer parce que ce n’était pas possible avant le mois de novembre. Dans les faits, un programme qui devait durer deux ans ne couvrira qu’une seule édition. » Les évènements qui génèrent des revenus annuels de moins de 10 millions – ils sont plus d’un millier – se partagent quant à eux une autre enveloppe de 200 millions administrée par Patrimoine canadien. Cette somme profite aussi aux organismes culturels communautaires. « En fin de compte, il reste bien peu pour les festivals et évènements, par rapport à leurs besoins, par rapport à l’ampleur de la catastrophe dans notre secteur. » Dix mois après le dépôt du budget, un fonds de réouverture d’environ 25 millions n’est toujours pas accessible, déplore en outre M. Roy. « On peut prévoir que [les organisateurs] auront au mieux des réponses juste avant leur évènement, sinon pendant ou même après, au rythme où vont les choses. Ce n’est pas acceptable. »