Prévisibilité au gré des vagues et soutien financier post-pandémie : des acteurs des arts de la scène, fortement ébranlés par la crise de la COVID-19, ont uni leurs voix pour demander à Québec un plan d’accompagnement à long terme, au moment où un mouvement réclame la réouverture immédiate des salles de spectacle.

Publié le 22 janvier
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Jeudi et vendredi, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a convoqué une vingtaine de représentants du milieu culturel pour stimuler une troisième relance, celle-là au sortir du tsunami Omicron.

Des diffuseurs et producteurs se sont entendus sur un message commun : l’urgence d’élaborer un plan de sortie de crise d’au moins deux ans — et jusqu’à cinq — pour soutenir l’industrie culturelle.

« Tout le monde est bien tannés, mais là, je pense que le milieu culturel dit : “ Il faut un plan. Il faut arrêter de mettre en place des programmes pour trois mois, six mois ” », explique Patrick Kearney, porte-parole du Regroupement des festivals régionaux artistiques indépendants (REFRAIN).

La vitalité des arts de la scène ne pourra pas continuellement dépendre de la « capacité hospitalière » du Québec face aux nouveaux variants, soutient le directeur général du festival Santa Teresa, qui doit avoir lieu du 18 au 22 mai 2022.

Je comprends qu’il faut minimiser les contacts, mais depuis le début, on nous dit que les éclosions sont dans les écoles et les milieux de travail. On ferme les salles de spectacle et le sport. Tu me dis que c’est A et B le problème, et tu fermes C et D.

Patrick Kearney, porte-parole du REFRAIN

Il a plaidé pour des ajustements sanitaires « à géométrie sanitaire » lorsque cela est nécessaire, par exemple pendant la saison des virus, plutôt que des fermetures systématiques.

« Je comprends que c’est une situation inédite, mais elle était inédite il y a deux ans, souligne pour sa part Catherine Voyer-Léger, directrice générale du Conseil québécois du théâtre. Est-ce qu’on peut savoir, s’il y a un autre variant l’année prochaine et qu’on doit fermer, qu’est-ce qui arrive à tous égards ? »

Mme Voyer-Léger note que chaque nouvelle mesure inopinée entraîne une intense « cacophonie ». « J’ai passé une semaine et demie à temps plein juste à réorganiser les sorties scolaires. Ce n’est pas de la belle énergie. Ça rend fou et on a parfois l’envie de tout sacrer là, parce qu’on a l’impression que ce qu’on fait est complètement stérile. Peut-on avoir un plan de crise ? »

En dépit de la lassitude provoquée par le yo-yo sanitaire, les interlocuteurs avec qui La Presse s’est entretenue ont unanimement salué l’écoute du gouvernement et se sont montrés satisfaits de l’exercice.

Des représentants de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), la directrice de cabinet et la sous-ministre ont participé aux consultations, tandis que la ministre Nathalie Roy « est venue faire un tour », ont noté des intervenants.

« Les rencontres tombaient en même temps que des travaux sur la révision des lois sur le statut de l’artiste, explique son attachée de presse, Elizabeth Lemay. C’est un dossier qui doit avancer le plus vite possible. »

La porte-parole retient surtout un mot clé des consultations : « prévisibilité ». « On s’y attendait, et c’était notre intention avant qu’Omicron débarque. » Elle souligne aussi l’ouverture des « partenaires » à une relance du milieu culturel « avec des mesures sanitaires comme le masque et le passeport vaccinal ».

Dans les prochains jours, les représentants du Ministère relaieront les fruits des consultations aux responsables politiques concernés et à la Direction générale de la santé publique.

L’exemple ontarien

La pression du milieu culturel sur le gouvernement Legault s’accentue après que l’Ontario a annoncé la réouverture des salles et des cinémas, à 50 % de leur capacité et jusqu’à concurrence de 500 spectateurs, à partir du 31 janvier.

« On a besoin de rebâtir les programmations et les équipes, note François-G. Chevrier, directeur général d’Évènements Attractions Québec, qui représente quelque 250 festivals et évènements au Québec. On aimerait avoir un plan comme celui de l’Ontario récemment, un plan par étapes. »

Vendredi, au micro de Tout un matin, le directeur national de santé publique, le DLuc Boileau, a laissé entendre que le déconfinement pourrait être enclenché avant la mi-février au Québec.

Plusieurs intervenants ont réclamé que le calendrier de reprise s’étende au moins jusqu’à la rentrée d’automne, et que Québec s’y tienne coûte que coûte.

Ce que les gens demandent, c’est qu’à partir du moment où sera annoncée la réouverture, un plan décline les mesures sur quelques mois. Si tu as un show qui commence à la mi-avril, tu dois savoir maintenant combien de billets tu dois vendre.

Catherine Voyer-Léger, directrice générale du Conseil québécois du théâtre

Pendant les rencontres, le Ministère s’est dit optimiste quant à la reconduction de la mesure d’aide à la diffusion de spectacles dans le prochain budget. « On a été présent depuis le début et on a rassuré les partenaires sur le fait que ça allait se poursuivre », souligne le cabinet de la ministre Roy.

Peu importe la date et la vigueur de la relance, « il faut que le soutien perdure après la pandémie », a fait valoir François-G. Chevrier aux représentants du MCC. « Ce n’est pas parce qu’on va rouvrir les salles ou les espaces que le public sera de retour instantanément. On l’a vu pendant les vagues précédentes : ça va prendre un certain temps avant de relancer nos revenus autonomes de billetterie, de concessions ou de commandites. Il faut que les programmes de soutien en culture et en tourisme restent généreux et adaptés pendant au moins deux ans. »

Au cours des discussions avec le Ministère, il a beaucoup été question de campagnes de promotion pour « redonner confiance aux gens ». En fermant les lieux culturels, Québec les désigne à tort comme des vecteurs de contagion, déplore Patrick Kearney, du REFRAIN.

« Il faudra des mesures d’aide très importantes pendant un minimum de trois ans suivant la réouverture à pleine jauge », soutient pour sa part Jon Weisz, directeur général des Scènes de musique alternatives du Québec (SMAQ). Il cite une pléthore de difficultés à surmonter : « baisse de fréquentation des concerts, soucis de main-d’œuvre, problèmes de santé mentale dans notre secteur et stabilisation de l’écologie culturelle ».

La pénurie de ressources humaines est d’ailleurs revenue régulièrement dans les discussions.

Mouvement pour une réouverture

Au moment des consultations avec le MCC, le mouvement pour la réouverture des salles de spectacle du Québec prenait de la vigueur. Un appel lancé par le producteur La Tribu sur les réseaux sociaux a été relayé des centaines de fois, notamment par le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, l’autrice Natasha Kanapé Fontaine et la cinéaste et romancière Anaïs Barbeau-Lavalette.

« L’indice de bonheur est au plus bas au Québec. Les spectacles et la culture sont source de beauté, de réflexion et de réconfort. Rouvrons les salles de spectacle. The show must go on », y lit-on.