Après une année en sursis, le Cirque du Soleil revient en force ces jours-ci, avec deux spectacles phares : Mystère et O. Entrevue exclusive avec le créateur belge Franco Dragone, à l’origine de leur succès.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

(Las Vegas) Franco Dragone n’accorde que peu d’entrevues à la presse. On le sait. Ça n’a pas été une mince affaire que de l’accrocher ici, d’ailleurs. D’où la surprise, à l’arrivée à sa résidence de travail (une chic maison louée en banlieue de Las Vegas pour l’occasion) – le lendemain de la première de Mystère, et à la veille du retour en piste d’O –, d’y trouver là un homme doux, affable, d’une accessibilité déconcertante.

Permettez l’aparté : Franco Dragone a beau avoir l’air candide, il sait que les questions plus difficiles suivront, notamment au sujet d’accusations de fraude fiscale et de blanchiment d’argent pesant sur lui, lesquelles font la manchette depuis quelques années déjà. Il le sait et il est prêt. Nous y viendrons. Mais d’ici là, confortablement assis dans un canapé moelleux, il se prête au jeu de l’entrevue avec une franchise inattendue.

PHOTO DENISE TRUSCELLO, GETTY IMAGES POUR LE CIRQUE DU SOLEIL

Le spectacle Mystère, créé par le duo Franco Dragone et Gilles Ste-Croix, a lancé le Cirque du Soleil sur la Strip. Il était présenté lundi soir, à Vegas, pour le retour du Cirque sur les planches.

Comment va-t-il ? « Bien », assure l’homme, metteur en scène de la première heure pour le Cirque du Soleil, à qui l’on doit bon nombre de succès (avec Saltimbanco, Alegría, Quidam, etc.). « Après ce que nous avons vécu, ça ne peut être que bien. Nous survivons ! »

L’expression est chargée, quand on sait que Franco Dragone, désormais établi à La Louvière (en Belgique, où il a grandi, et où il a fondé une compagnie éponyme, en 2000), a en prime combattu une leucémie dans la dernière année, comme en font foi son visage un brin amaigri et, surtout, ses petits cheveux, fraîchement repoussés depuis peu. « C’est derrière, tout ça est derrière… », assure-t-il.

La maladie est peut-être derrière lui, n’empêche qu’il n’était pas à la première de Mystère la veille, pourtant remplie à craquer. Justement, d’ailleurs : « Je fais attention. C’est quand même encore risqué… », laisse tomber le double astrazénéqué.

Il ne le cache pas : ce retour en force du Cirque du Soleil, avec deux de ses créations phares, premières productions permanentes à s’implanter sur la Strip, le touche. « Très », opine-t-il, d’un air bien senti.

Je me souviens de Mystère, exactement où, exactement comment, on l’a conçu. Évidemment que c’est émouvant !

Franco Dragone, directeur artistique

C’était il y a 28 ans. Le Cirque n’en était qu’à ses balbutiements. « Mystère, c’est le premier spectacle où l’on passait d’un chapiteau à une salle. C’est une autre convention. Un rapport au spectacle complètement différent. » Exit, en effet, la « culture du chapiteau » et sa « mythologie » du cirque qui « arrive en ville », illustre-t-il, pour laisser place ici à une scène, pardon, un stage plus permanent.

PHOTO ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE N

Franco Dragone en 2003

« Et je ne dis pas que ça a été facile, se souvient-il. C’était un nouveau monde, une nouvelle éducation, il fallait créer un spectacle dans un univers sur lequel j’avais quelques préjugés : Vegas, la ville sous l’emprise du jeu », ironise-t-il. On devine (et on sait trop bien) que le pari a été drôlement gagné. En gros : « Mystère, c’était le début d’une aventure. O [lancé quelques années plus tard, à l’hôtel-casino Bellagio de Las Vegas, en 1998], c’était le point culminant de plusieurs années de travail, de croissance et de développement artistique du Cirque, assez impressionnant. »

Une substance

Plus de 20 ans plus tard, on mesure pleinement tout le chemin parcouru. D’ailleurs, comment le célèbre directeur artistique (à qui l’on doit aussi le spectacle A New Day de Céline Dion, au Caesars Palace de Las Vegas) explique-t-il la longévité de ces deux spectacles ? Ici, il se fait plus brumeux et se perd un peu dans des explications alambiquées sur la symbolique politique et identitaire du Cirque (« l’expression d’une communauté perdue au milieu de millions d’anglophones, je me souviens de la bataille pour que les Américains acceptent l’identité québécoise… »).

En fait, c’est tout simple, finit-on par comprendre : cela relève de l’art de niveler vers le haut avec une intention, et surtout une réflexion. « Parler à un large public, dans un langage populaire, mais sophistiqué, résume-t-il. Offrir quelque chose de grande qualité, mais avec une réflexion derrière. »

Dans le spectacle, il y a une substance, on doit défendre une cause. S’il n’y a pas de cause, c’est de la gesticulation !

Franco Dragone, directeur artistique

Une cause ? La vie, l’amour, la solidarité, parce que « tout le monde est connecté, et c’est le plus bel exemple de cohabitation multiculturelle ! C’est ça la cause, c’est ça le projet, et c’est ça qu’il ne faut pas oublier et ce dont, peut-être, des acheteurs n’ont pas tenu compte… », insiste-t-il, tout à coup plus enflammé. « Sinon, c’est juste du divertissement ! »

Mais non, il n’y a pas là de recette. D’ailleurs, on devine Franco Dragone frissonner en entendant le mot. « Vous savez, quand on met trop d’eau dans le café… »

Non, selon lui, le secret du succès est ailleurs. Dans quelque chose qui a un peu à voir avec cette fameuse réflexion (« derrière chaque saut périlleux, il y a une réflexion », insiste-t-il), et beaucoup à voir avec l’entretien. « La machine du Cirque a mis beaucoup de soin à entretenir la qualité des spectacles. » Au fil des années, Franco Dragone, à titre de créateur, a aussi continué à entretenir des liens étroits avec les directeurs artistiques en résidence. « Essayez des choses, vous avez carte blanche, mais vous devez essayer des choses », leur a-t-il répété, encore et encore. Osez d’audace, quoi. Évitez le trendy : « Pour moi, être dans le trendy, c’est déjà être dépassé… »

PHOTO DENISE TRUSCELLO, GETTY IMAGES POUR LE CIRQUE DU SOLEIL

Des trapézistes du Cirque du Soleil en répétition pour Mystère, lundi

Et depuis ? Certes, le Cirque du Soleil a beaucoup évolué. Avec les années, Franco Dragone s’est éloigné. ll vaque à ses propres (et nombreux !) projets aux quatre coins de la planète (en Chine, à Dubaï, et toujours ici, à Las Vegas), mais il voit d’un bon œil les derniers développements. La pandémie aura sans doute permis, croit-il, une « pause » salutaire, « la pause qu’il fallait pour repenser le projet. […] Et c’est peut-être une bonne chose ».

« Je suis content que le Cirque ait été sauvé », déclare-t-il, en devançant ici nos questions. On se souvient que l’an dernier, le Cirque du Soleil a été racheté par une firme d’investissement torontoise (Catalyst), spécialisée dans les reprises de faillites. Dans la foulée, Guy Laliberté, fondateur du Cirque, avait lui aussi manifesté son intérêt pour le rachat de l’entreprise, en vain. Pour ce faire, il avait d’ailleurs lancé un coup de fil à son fidèle ami, pour confirmer son éventuel appui, raconte le principal intéressé. « Et je lui ai dit oui tout de suite, sans l’ombre d’une hésitation », sourit-il. En bout de piste, ce sont les créanciers qui ont gagné, et qui sont devenus les nouveaux propriétaires.

La justice

Cela fait près d’une heure que le directeur artistique répond patiemment à nos questions. Impossible d’éviter l’actualité. Nous y voici enfin : où en est-il avec ses démêlés avec la justice belge ? « Mes démêlés avec l’injustice », nuance-t-il habilement, en parlant de l’enquête pour fraude fiscale, toujours en cours.

Je réfute totalement ce qui m’est reproché.

 Franco Dragone, directeur artistique

« Je savais bien que vous alliez poser la question, ajoute-t-il, en pesant chaque mot. Mais tout est transparent […]. Et c’est dégueulasse. » Il jure doucement (et émotivement) de son innocence : « Combien il y a eu d’artistes qui se sont fait vampiriser par un entourage, par des gens qui ont géré ? Il y a beaucoup d’exemples. Moi, je suis un metteur en scène. Un artiste qui veut donner un coup de main à sa région. […] Alors il y a de grands bureaux chargés de mettre en place des structures pour gérer la double imposition. Et toute cette communauté, on travaille sur tous les continents. Et, oui, c’est un foutoir. Mais moi, je n’ai jamais mis d’argent de côté. C’est ça que je voulais vous dire. […] Je n’ai pas mis un sou de côté. C’est tout le contraire. J’ai tout mis ce que j’avais à la disposition des projets. Tout ce que j’avais. Et aujourd’hui, à la question : est-ce que je me suis enrichi ? Je suis moins riche. Mais j’ai très mal géré ma carrière… » Il prend une pause, puis ajoute, en souriant, « d’entrepreneur ».

Parlant de sa carrière d’entrepreneur, Franco Dragone s’est aussi donné cinq ans pour « lever le pied », et céder la place à la « nouvelle génération » dans sa compagnie, comme il dit. Cinq années au bout desquelles il compte se consacrer exclusivement à la création. Sa création. « Je veux terminer ma vie uniquement avec l’artistique. […] Me consacrer uniquement à l’écriture. À l’écriture d’un livre, de spectacles, etc. » Lever le pied et se reposer ? « Me reposer ? Mais c’est impossible ! », conclut-il en riant.