En 2019, Estelle Clareton a souligné les 20 ans de sa compagnie avec la création jeune public Paysages de papier. Elle est de retour avec Bouleversement, un solo fouillant nos traumatismes et nos peurs devant l’inéluctable, interprété avec aplomb par Esther Rousseau-Morin, complice de longue date de la chorégraphe, et qui est présenté à l’Agora de la danse jusqu’à samedi.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

En deux décennies, Créations Estelle Clareton a surtout foulé le territoire de la création pour adultes, mais s’est fait remarquer ces dernières années avec ses créations jeune public Tendre (2015) puis Paysages de papier (2019), où les interprètes manipulaient ici un élastique et là un immense morceau de papier.

Mais peu importe le public visé, la chorégraphe fait montre d’un talent certain pour créer des univers singuliers à partir d’objets ordinaires, manipulés de façon souvent inattendue et détournés de leur signification première, transformant les perceptions, déjouant les attentes.

C’est ce qu’elle réussit à accomplir avec une force de frappe certaine dans Bouleversement, un solo mettant en vedette l’interprète Esther Rousseau-Morin. La création, qui devait être présentée en 2020 à l’origine, a été inspirée, notamment, par les images du tsunami qui a ravagé les côtes de la Thaïlande en 2004, et qui hantent depuis l’imaginaire de la chorégraphe.

En distanciation

Les amoureux des arts de la scène sont heureux de pouvoir retourner en salle, mais avouons qu’il y a quelque chose de très étrange à être assis, distanciés et si peu nombreux, dans une salle presque vide, chacun dans sa bulle d’une ou deux personnes. Le joyeux brouhaha qui précède souvent une représentation est ici remplacé par un silence gêné, donnant au moment un air presque solennel, mais également favorable à la création d’une proximité entre la salle et la scène.

PHOTO MARIE CLAIRE DENIS, FOURNIE PAR L’AGORA DE LA DANSE

La scène d’ouverture de Bouleversement

Un terreau fertile pour déployer cette œuvre contemplative et économe dans ses itérations, qui se déploie loin des clichés. Clareton y explore l’angoisse anxiogène devant une menace indicible, et la façon dont l’humain y réagit : refus, détresse, désillusion, peur, mais aussi résilience. Un propos qui résonne particulièrement avec la crise sanitaire vécue actuellement, même si la pièce a été créée avant l’arrivée de la pandémie.

Au fil de tableaux enveloppés d’un certain mystère, baignés dans la lumière contrastée et très évocatrice d’Alexandre Pilon-Guay et la trame musicale tissée de pulsations et d’effets sonores subtils d’Antoine Bédard, Rousseau-Morin danse pour sa survie, se bat avec les éléments, mais aussi avec elle-même, tente de dominer ou d’amadouer ses peurs, ces tremblements qui agitent son corps, cette stupeur qui hachure son souffle hyperventilé, cette fébrilité qui lui fait perdre ses moyens, comme emportée par son tsunami intérieur. La gestuelle explore ainsi divers états : la paralysie, l’agitation, l’exaltation et la terreur, avec un travail très axé sur le souffle.

Engloutie par la vague

Tout comme le morceau de papier dans sa précédente création, qui se muait tout à tour en paysage, en costume ou en animal, ici, c’est une grande bâche de plastique transparente, déroulée en diagonale sur scène, qui rappelle, sans que ça soit littéral, la vague destructrice et son reflux qui emportent tout sur leur passage. Manipulé de diverses façons, cet objet permet d’évoquer la perte de contrôle devant la catastrophe imminente, l’instinct de survie qui se met en mouvement, mais aussi la résilience qui mène à la transformation.

PHOTO MARIE CLAIRE DENIS, FOURNIE PAR L’AGORA DE LA DANSE

Esther Rousseau-Morin offre une interprétation remarquable, très investie.

En arrière-scène, des tuyaux pendouillent, d’autres serpentent dans un aquarium, une installation, au bout du compte, peu exploitée. Différents objets sont utilisés tout au long de la progression des scènes vers une finale où se devine une certaine libération du corps et de l’esprit : un rouge à lèvres étendu grossièrement sur les lèvres, et ce sourire qu’on tente de faire naître et qui se fige dans un rictus apeuré, ou encore un ventilateur soufflant un air salvateur, auquel l’interprète s’accroche comme une bouée.

On sent que chaque action, chaque geste fait par l’interprète s’inscrit dans une dramaturgie dûment réfléchie, mais dont les mécanismes échappent parfois au spectateur. Le travail de Clareton reste abstrait, parfois hermétique, mais on se laisse porter par cette proposition somme toute aboutie, notamment grâce au travail d’interprétation remarquable d’Esther Rousseau-Morin, totalement investie, plongeant sans ciller dans les eaux troubles de cette création qui s’apprécie encore davantage une fois qu’on la laisse couler en nous-mêmes.

Jusqu’au 30 avril à 19 h et le 1er mai à 16 h. En webdiffusion du 7 au 14 mai.