Le 14 mars 2020, Louise Turcot et Gilles Renaud répétaient À quelle heure on meurt, une production du Théâtre des Fonds de Tiroirs qui devait prendre l’affiche du Quat’Sous. En sortant de la salle de l’avenue des Pins, Louise Turcot n’aurait jamais pu s’imaginer qu’elle venait de jouer au théâtre… pour la dernière fois.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

« Ce matin-là, nous avions un enchaînement en salle de répétitions devant tous les concepteurs et l’équipe technique, dit Louise Turcot. On était à trois semaines de la première. Le spectacle prenait forme. Après l’enchaînement, on a quitté le théâtre en saluant tout le monde : à lundi ! Or, quelques heures plus tard, le gouvernement décrétait la fermeture des salles. Et la direction du Quat’Sous reportait le spectacle en juin. Parce qu’on pensait que la pandémie aller durer un ou deux mois, tout au plus…

« Confinés durant le printemps, car on faisait partie du groupe à risques des 70 ans et plus, on a commencé à faire des italiennes [répétition d’une voix neutre] à la maison, pour rester “chauds”, ne pas oublier notre texte, en vue de cette “reprise” en juin. Les premières semaines, on était enthousiastes. Au fur et à mesure que le temps passait, notre enthousiasme diminuait. Car on réalisait que le spectacle ne se ferait pas avec nous. On n’aurait pas pu s’imaginer ne pas travailler aussi longtemps, avoir autant de temps libre ! »

Et depuis ?

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Gilles Renaud et Louise Turcot : « Ce qui nous manque le plus, c’est le contact avec les gens qu’on aime. »

Durant la pandémie, le couple a beaucoup réfléchi au métier. Louise Turcot a pris une décision importante : cesser de jouer au théâtre. « Car, pour moi, c’est un gros investissement émotif, intellectuel. Je me donne à fond. Or, en vieillissant, le trac augmente et… le plaisir diminue. C’est devenu trop lourd. Je vais continuer de jouer à la télé, au cinéma, mais plus au théâtre. Vous savez, un acteur, c’est un peu comme un athlète : il doit s’entraîner tous les jours. Si un coureur cesse de courir durant des mois, c’est difficile de reprendre. »

Gilles Renaud a toujours été un bourreau de travail. Le comédien croyait qu’il monterait sur les planches jusqu’à 90 ans ! « Plus maintenant, dit-il. Je vais y aller une année à la fois. J’ai deux productions de théâtre pour 2022. En attendant, je fais ce que je n’avais pas le temps de faire avant la pandémie. J’aime beaucoup lire. Et là, je peux lire tous les jours durant des heures et des heures. Je lis toutes sortes de choses : des romans classiques, des polars, des essais sur la politique ou l’histoire. Je trouve des livres dans ma bibliothèque et, sur la première page, c’est écrit “juin 1980” à côté de mon nom ! Mais je n’avais pas eu le temps de lire une page. »

On se rend compte aussi à quel point les gens aiment les artistes au Québec. On se fait arrêter dans la rue ; on nous reconnaît même avec nos masques. Les gens nous disent qu’ils s’ennuient du théâtre.

Gilles Renaud

« Après la crise, le public va être tellement heureux de retrouver ses acteurs, ses chanteurs, ses danseurs, ses musiciens, ajoute M. Renaud. Nous croyons qu’il va y avoir une période fantastique pour les arts de la scène, une renaissance des arts vivants ! »

« Il y a une grande différence entre vivre une pandémie à 30 ans ou à 76 ans. Les jeunes ont soif de se renouveler, de se réinventer, de prendre leur place. Ils trouvent toutes sortes de moyens pour s’exprimer, avec des balados, des webdiffusions, des adaptations, etc. À notre âge, on n’a pas ce besoin-là. On observe la société, on regarde l’actualité, sans cette urgence de plonger dans l’action, d’avoir cinq ou six projets sur la table comme avant.

« Ce qui nous manque le plus, c’est le contact avec les gens qu’on aime. La famille, les amis, les camarades. Et de voir nos petits-enfants à la maison, pas sur Zoom ou à distance dehors. Les jeunes enfants, ça ne parle pas sur commande. Il faut passer du temps, faire des jeux ou dessiner avec eux. Le plus jeune de nos petits-enfants avait 4 ans au début de la COVID-19 ; et il vient d’entrer à l’école. Lorsqu’on le reverra enfin après la pandémie, il aura 6 ans, 7 ans ? On ne rattrapera pas ce temps perdu. »

Les propos de nos interviewés ont été édités et condensés.