Mani Soleymanlou préparait une lecture au Théâtre de Quat’Sous, sur le thème des mythes fondateurs, inspirée librement par le Shâhnâmeh (Le Livre des Rois), grand récit épique iranien de quelque 1000 pages écrit autour de l’an 1000 par le poète Ferdowsi.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Il avait intégré au projet la Jeune Troupe du Quat’Sous, mise sur pied l’an dernier et formée de jeunes diplômés en théâtre et d’artistes de la relève. Les préparatifs allaient rondement, le spectacle était prévu le 4 mai. On devine la suite…

« Le projet initial, c’était de voir ce qui reste de ces mythes fondateurs, ce qui nous unit malgré nous, plutôt que de se chicaner sur le présent, m’explique le dramaturge, comédien et metteur en scène. On a discuté pendant une quarantaine d’heures avec la troupe, on s’est inscrits au OFFTA, puis est arrivée la COVID… »

Lorsque la lecture au Quat’Sous a été annulée et que Vincent de Repentigny, directeur du OFFTA, a eu l’idée de tenir malgré tout une 14e édition du festival de théâtre dans une forme réinventée, Mani Soleymanlou a décidé de donner une nouvelle forme à son projet.

Au départ, je ne croyais pas participer parce que ça ne me tentait pas de faire du théâtre numérique et de faire des scènes sur internet. Mais on a trouvé une façon temporaire, et plus juste, de pratiquer ce qui est un art vivant.

Mani Soleymanlou

Ce n’est pas que l’auteur du formidable Zéro, présenté en novembre à La Chapelle, est allergique aux prestations numériques (il l’est peut-être davantage aux vidéoconférences)… C’est seulement qu’il lui semblait manquer quelqu’un de primordial dans l’équation.

« Il y avait quelque chose d’un peu soûlant, en début de confinement, à voir des artistes se mettre devant leur webcam pour nous présenter des œuvres. On parle d’art vivant, mais on a mis de côté le spectateur. Le récepteur du spectacle vivant a été tassé. Celui dont on a besoin, cet être humain qui se déplace et qui remplit nos salles, fait partie de la culture aussi. Pourquoi ne pas lui amener le théâtre chez lui ? »

L’idée a fait son chemin. La troupe de Soleymanlou, Orange noyée, a sélectionné une douzaine de spectateurs potentiels qui ont accepté de recevoir des artistes chez eux. De là est née une forme de théâtre pour emporter.

« On va se déplacer, en respectant bien sûr toutes les mesures sanitaires et de distanciation physique, devant leur porte, sur leur balcon ou dans un parc, explique le metteur en scène. Chaque membre de la troupe aura son spectateur. Ce sera du one on one. On ne va pas mettre les comédiens à l’avant-plan, mais notre regard sera jeté sur les spectateurs. On ne regardera pas l’artiste se mettre en scène, mais plutôt le spectateur qui regarde du théâtre. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Mani Soleymanlou répète avec deux comédiens de la Jeune Troupe du Quat’Sous, Jean Gendreau et Célia Laguitton, au parc Baldwin.

Chaque performance sera captée sur vidéo. Sur la bande audio, on entendra l’interprète, mais à l’écran, on se concentrera surtout sur la réaction du spectateur. La troupe compte diffuser chaque jour deux de ces films, d’une durée moyenne de cinq minutes, à compter du 22 mai, dans le cadre et sur le site du OFFTA.

« On veut changer le point de vue pour honorer le public, qui est notre allié, explique Mani Soleymanlou. On a besoin de tous s’unir en attendant de pouvoir se retrouver dans des salles de théâtre. »

En observant celui qui regarde l’œuvre, c’est-à-dire les yeux du spectateur qui se fait livrer du théâtre en confinement, on accède à une émotion qu’on voit rarement. Il y a une multiplication des regards qui me semble intéressante.

Mani Soleymanlou

Chloé Giddings, diplômée de l’École nationale de théâtre (en anglais) et membre de la Jeune Troupe du Quat’Sous, a été très inspirée par les discussions en groupe qui ont précédé la création de cette œuvre atypique. « On a eu des discussions très émouvantes, parfois difficiles, dit-elle. Il y avait vraiment une grande variété de points de vue dans notre petit groupe. On était unis, même s’il y avait des divergences d’opinions. »

La difficulté de créer une œuvre collective sans avoir accès à une salle de répétition a fait en sorte que chacun a été appelé à choisir son propre texte, lié à une thématique principale. « La COVID a pris le dessus sur Le Livre des Rois, reconnaît Mani Soleymanlou. Finalement, notre ligne directrice, c’est le confinement, l’impossibilité d’être dans une salle, le stress ambiant, la solitude… »

Chaque interprète a écrit sa propre partition. Chloé Giddings s’est inspirée d’un livre qu’elle a trouvé chez sa mère, Stories from the Ice Storm, carnets intimes de Mark Abley à propos de la crise du verglas de 1998. La comédienne de 24 ans en a tiré ses propres Stories from the Pandemic, qu’elle va interpréter et filmer à Sherbrooke, où elle est confinée (une autre comédienne de la troupe fera de même à Rimouski).

Alors que certains estiment que la crise actuelle devrait être l’occasion pour les arts vivants de se réinventer, ce projet est-il la preuve que l’on peut se réinventer sans attendre la fin du confinement ?

« On ne fait que se réinventer sans arrêt, croit Mani Soleymanlou. On s’adapte constamment. Je m’inspire beaucoup de ce qui se passe dans la société. Être à l’écoute de ce qui se passe dans le moment présent me semble être judicieux. Mais tout ça est temporaire. On a accepté de se lancer dans cette aventure en se disant qu’un spectateur, qu’une rencontre entre deux êtres humains, c’est mieux que rien. Mais on va continuer à se réinventer comme on se réinvente chaque jour, avec ou sans pandémie. »

Chose certaine, pour lui, le numérique n’est pas une solution d’avenir.

« Ça peut servir de soulagement temporaire, mais l’intangible d’une salle de spectacle n’est pas remplaçable par le numérique. Il faut qu’il y ait cette magie qui opère, ce moment précieux entre des êtres humains qui s’écoutent et qui se regardent. On n’a pas à réinventer ça après deux mois de pandémie. Ça fait des millénaires que ça existe ! Il faut juste prendre le temps de réfléchir collectivement à des solutions et s’adapter pour la suite. Je suis convaincu que les gens auront besoin de se retrouver dans une salle de théâtre, même si c’est dans 12 ou 18 mois. »

Soleymanlou ne propose pas pour autant le statu quo. Il propose de réfléchir au mode de fonctionnement actuel, au filet social inexistant pour les artistes de la scène, peut-être en s’inspirant du modèle des intermittents en France. « Comment faire en sorte que les travailleurs culturels soient protégés ? »

Sur le thème de l’identité, ce que l’homme de théâtre d’origine iranienne veut retenir de cette crise, c’est l’élan de solidarité qui l’a accompagnée. « Depuis deux mois, on ne parle plus des méchants racistes ceci et des fous de Dieu cela, dit-il. L’ennemi est invisible. Ce n’est plus l’Autre. Il y a quelque chose qui nous unit tous : c’est la fragilité de notre société. On travaille pour un bien collectif, que l’on soit de gauche ou de droite, religieux ou pas religieux. En espérant que ça se poursuive. Et que ce qui nous déchirait collectivement, depuis un certain moment, se soit évaporé et n’ait pas seulement été mis en pause. »