Des artistes de cirque, concepteurs, techniciens ou metteurs en scène ont appris dans les derniers jours qu’ils faisaient partie des « créanciers » du Cirque du Soleil. Leurs factures pour des contrats ou des performances en janvier ou en février sont restées lettres mortes. Aujourd’hui, le regard qu’ils portent sur « leur » Cirque a changé.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

« Au début, je me sentais mal pour eux, mais quand j’ai lu que le Cirque continuait à payer ses employés ‟core” ou encore ses frais d’entreposage, ça m’a frustrée. Je ne comprends pas qu’ils ne privilégient pas les artistes plutôt que les entrepôts. Des artistes qui ont fait un travail, qui risquent leur vie, et qui sont l’image même du Cirque. Honnêtement, je me questionne sur les valeurs du Cirque aujourd’hui. »

C’est une artiste de cirque qui s’exprime ainsi, sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles, puisque son contrat lui interdit de s’adresser aux médias. Elle fait partie d’un groupe de travailleurs à la pige sous contrat avec Cirque du Soleil Inc., division des évènements d’entreprises privées du Cirque, qui a participé à un évènement « corpo » en février dernier. 

La Presse s’est entretenue avec une demi-douzaine d’artistes, directeurs artistiques ou techniciens, qui sont tous dans la même situation. Ils ont facturé le Cirque pour des contrats qui ont été réalisés en janvier ou en février, donc avant que la COVID-19 ne soit qualifiée de pandémie et ne force l’entreprise à mettre à pied 95 % de son personnel, le 19 mars dernier. On parle de sommes qui varient entre 2000 $ et 5000 $ dans la plupart des cas.

« Pour le Cirque, c’est de l’argent de poche, mais pour beaucoup d’artistes, ces sommes-là sont super importantes, nous a confié une autre artiste de cirque, qui a répété en janvier et en février pour un évènement qui devait avoir lieu en Europe. C’est ce qui leur permet de payer leur loyer. »

Heureusement qu’il y a le programme d’aide fédéral, parce qu’on n’aurait pas pu y arriver.

Un artiste de cirque

Le Cirque du Soleil emploie des centaines d’artistes et de techniciens pour ses évènements « corpo » créés dans de nombreux pays à la demande d’entreprises privées ou de gouvernements. La porte-parole du Cirque, Caroline Couillard, n’a pas voulu commenter ces cas précis, se limitant à dire que le Cirque avait payé « tous les artistes des spectacles résidents et en tournée (chapiteaux et arénas) avant leur fermeture forcée ».

Le Journal de Montréal rapportait le week-end dernier que le président du conseil d’administration du Cirque, Mitch Garber, et l’ancienne patronne de Vidéotron Manon Brouillette s’étaient inscrits comme lobbyistes pour convaincre le gouvernement du Québec de lui fournir une aide financière « pour payer ses dépenses de fonctionnement, y compris fournisseurs et créanciers ».

Pour l’instant, le Cirque n’a pas exclu que son actionnaire principal, la firme d’investissement américaine TPG, qui détient 60 % des actions du Cirque, injecte des fonds. TPG gère des actifs de 119 milliards de dollars.

Les artistes, directeurs ou techniciens interrogés par La Presse, eux, déplorent le fait d’avoir été laissés pour compte. Tous ont reçu le même message « formaté » du Cirque. À savoir que la COVID-19 avait « entraîné une paralysie soudaine et totale » de ses activités et que, dans le contexte, le Cirque avait été « contraint d’adopter des mesures drastiques » pour préserver ses « liquidités restantes » et « assurer la pérennité » du Groupe Cirque du Soleil.

« Par conséquent, ajoute le Cirque dans sa missive, nous n’avons malheureusement d’autre alternative que de suspendre temporairement le paiement de nos obligations à nos fournisseurs et partenaires pendant que nous nous affairons à traverser cette crise et à stabiliser la situation. »

Cette suspension des paiements a eu lieu vraisemblablement au début du mois de mars. Les travailleurs contractuels à qui La Presse a parlé ne comprennent pas que la multinationale menée par la firme TPG ignore leurs réclamations pour services rendus, alors qu’elle n’est toujours pas à l’abri de ses créanciers.

Quand on a reçu le message du Cirque, on a tous cru qu’il était sous la protection de la faillite, et que c’est ce qu’il lui donnait le droit de suspendre ses paiements, mais ce n’est pas le cas. En laissant planer cette rumeur-là, personne n’a osé faire d’autres démarches pour récupérer ses sous. Mais ce qu’ils font là, c’est illégal.

Une artiste de cirque

Si elle n’est toujours pas payée 45 jours après l’envoi de sa facture, cette artiste promet d’envoyer une mise en demeure au Cirque pour obtenir son dû.

Une directrice artistique du Cirque va plus loin : « C’est pas juste, parce qu’ils font bonne figure dans leurs communications en mettant tout sur le dos de la COVID, et ce sont les travailleurs qui en paient le prix, c’est ça qui est un peu frustrant pour la communauté de cirque. »

« Moi, j’espère que le Cirque va sortir de cette crise, nous dit une autre artiste, mais il y a quelque chose dans la gestion du Cirque qui ne correspond pas aux valeurs que l’on connaissait. TPG s’en fiche peut-être, mais cette façon de gérer l’entreprise laisse des marques. Si le Cirque parvient à se sortir de ce bourbier, je pense que les artistes vont y penser à deux fois avant de travailler pour eux. »

Le jour où il a annoncé la mise à pied de 95 % de son personnel, le PDG, Daniel Lamarre, avait indiqué à La Presse que le Cirque avait décidé de verser une somme forfaitaire de 2000 $ à tous les artistes et employés qui n’étaient pas admissibles à l’assurance-emploi, une dépense de 2,6 millions.

Ces sommes, que certains artistes n’avaient pas encore reçues, ont bel et bien été versées, confirme le Cirque. Les paiements auraient été faits les 9 et 16 avril.

Un cirque en crise

23 janvier

Le spectacle permanent du Cirque du Soleil en Chine, Un monde fantastique, présenté à Hangzhou depuis le mois d’août 2019, est arrêté pour cause de coronavirus, dont on commence à peine à entendre parler ici. C’est à ce moment-là le seul spectacle du Cirque touché directement par le virus.

10 mars

Le Cirque annule des représentations d’au moins trois de ses spectacles de tournée, dont Kooza, qui devait être présenté à partir du 20 mars à Lyon. Une décision liée à l’interdiction des rassemblements de plus de 1000 personnes en France et en Californie.

11 mars

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesys, qualifie la COVID-19 de pandémie, vu l’étendue de la propagation du virus dans le monde et l’inaction de plusieurs gouvernements pour mettre en place des mesures de prévention.

16 mars

Deux jours après avoir annoncé la suspension de ses six spectacles permanents à Las Vegas (qui représentent 35 % de ses revenus), le Cirque annonce la mise à pied de 2600 employés dans le monde, dont 1200 artistes, soit un peu plus de la moitié de son personnel.

19 mars

Face à la crise sans précédent entraînée par la pandémie du coronavirus, le Cirque procède à la mise à pied de 95 % de son personnel, soit 4679 employés. Seuls 200 des 1300 employés du siège social demeurent en poste.

27 mars

Le Cirque compte sur une aide gouvernementale pour assurer sa survie, mais il n’exclut pas de se mettre à l’abri de ses créanciers si la situation perdure. Une injection de fonds par l’actionnaire principal, TPG, le groupe chinois Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec est aussi évoquée.

22 avril

En entrevue avec La Presse, la porte-parole du Cirque indique qu’il ne subsiste qu’une toute petite équipe encore en place et que le salaire du PDG, Daniel Lamarre, a été réduit de 50 % « à sa demande ».