Montréal est une ville de festivals. On ne l’écrit pas pour la rime, mais parce que ces dernières décennies, l’identité de la ville – et un peu celle de ses citoyens – s’est construite autour des grands évènements culturels comme le Festival international de jazz de Montréal, Osheaga et Juste pour rire. Avec leur annulation, Montréal perd-il une partie de son ADN ?

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

« Ça suspend pas mal tout ce autour de quoi Montréal s’est construit, la mentalité même de Montréal l’été », juge André Ménard. L’ancien grand manitou du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), à la retraite depuis le début de l’année, observe avec beaucoup d’empathie la crise qui frappe l’évènement et l’industrie culturelle qu’il a contribué à bâtir. « L’impact est terrible, dit-il, je suis très solidaire de ceux qui ont à traverser ça. »

L’annulation des principaux grands évènements urbains à Montréal ne passera pas inaperçue : depuis des décennies, citoyens et touristes ont l’habitude de converger vers la Place des Arts, autour de laquelle s’est cristallisée une certaine vision du divertissement, de l’animation de rue et de la culture. 

On a beaucoup misé sur les arts et la culture pour bâtir le branding de Montréal.

Guillaume Sirois, sociologue

Les documents d’orientation de la Ville de Montréal qu’a consultés le sociologue Guillaume Sirois au fil de ses recherches sont formels : la culture, voire la dualité culturelle de la métropole, est perçue comme un atout pour la rendre plus attrayante aux yeux des touristes et la positionner sur la scène internationale. « La place des Festivals est devenue l’emblème de cette vision-là, souligne-t-il. Le symbole par excellence de la métropole culturelle, ce sont ses festivals. [Leur absence] l’été prochain aura un gros impact symbolique. »

Un vide à combler

Les étés montréalais n’ont pas toujours été aussi dynamiques. Lors d’un récent entretien avec La Presse, Simon Brault, du Conseil des arts du Canada, se rappelait qu’il n’y avait pas grand-chose à faire à Montréal durant la belle saison dans les années 70 à part aller au cinéma. Alain Simard et André Ménard, cofondateurs du FIJM, ont aussi souligné plus d’une fois le quasi-vide culturel de la métropole à cette époque.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

André Ménard, cofondateur du Festival de jazz

Il ne se passait pratiquement rien à la Place des Arts. C’était pratiquement comme si les portes étaient fermées.

André Ménard, cofondateur du Festival de jazz

L’avènement du FIJM, d’abord à la Place des Nations en 1980 et 1981, puis rue Saint-Denis en 1982, a changé la donne. « Là s’est cristallisée l’idée d’un festival urbain avec des scènes dans les rues », rappelle-t-il. Juste pour rire a suivi en 1983, aussi rue Saint-Denis.

On connaît la suite : les environs de la Place des Arts sont bondés une partie de l’été et plusieurs autres évènements culturels consacrés à la musique ou au cirque, par exemple, ont émergé. Soit en ville, soit sur l’île Sainte-Hélène. C’est bon pour le tourisme, mais aussi pour les citoyens, estime Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal. « L’ADN des festivals montréalais, dit-elle, c’est toute cette programmation extérieure gratuite pour les citoyens qui n’ont pas nécessairement accès aux spectacles payants. »

L’annulation de plusieurs grands évènements est un dur coup pour les travailleurs culturels, souligne-t-elle, même si le milieu culturel adhère au crédo « la santé d’abord ». « On prendra peut-être conscience de ce que c’est que de vivre à Montréal, particulièrement l’été », réfléchit Valérie Beaulieu. 

Je pense qu’on va réaliser que nos festivals, petits et grands, au centre-ville comme dans nos quartiers, font partie de notre qualité de vie urbaine.

Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal

Retour à quelle normale ?

André Ménard sait que les impacts financiers seront importants. « Je pense qu’il va y avoir un petit effort de réinvention à faire [de la part des festivals] », juge-t-il, tout en précisant qu’il s’agit d’une industrie qui a l’habitude d’être « réactive ». « Je ne pense pas que, dans la durée, ça va tout changer », ajoute-t-il.

Une fois les mesures de confinement levées et les rassemblements permis, les gens auront-ils envie d’aller se regrouper avec des inconnus ? Tout le monde se pose la question. « Peut-être qu’il va falloir être patient », suggère André Ménard, ajoutant qu’on devra sans doute passer collectivement par une « période de réparation ».

« Il peut y avoir une certaine peur, qui serait normale, des grandes foules, prévoit Guillaume Sirois. Peut-être que ça va aussi être un exutoire. Après avoir été enfermés pendant tellement de temps, on aura peut-être envie de se regrouper, de sentir l’esprit de communauté. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Monique Simard, présidente du conseil d’administration du Partenariat du Quartier des spectacles

Monique Simard, présidente du conseil d’administration du Partenariat du Quartier des spectacles, pense déjà à l’après COVID-19. « On planche sur une programmation alternative, dit-elle. Qu’est-ce qu’on peut offrir pour animer ces espaces-là ? »

Son équipe et elle pensent déjà aux œuvres interactives qui dorment dans un entrepôt et qui pourraient être redéployées. Des projections sur le mobilier urbain, comme l'arc-en-ciel qui décore la place des Festivals depuis jeudi, font aussi partie des possibilités. « Il faut se préparer à une post-crise, insiste-t-elle. Mon sentiment est que, une fois cette crise passée, il faudra mettre de la vie pour sortir de la morosité dans laquelle on aura été plongée si longtemps. »