C’était l’époque où les adolescentes écrivaient à Manuel Hurtubise pour savoir si elles devraient céder aux avances insistantes de leur amoureux. L’époque où elles voyaient Roch Voisine dans leur soupe et, quelques années plus tard, auraient vendu leur mère pour une rencontre avec les Backstreet Boys. Pendant 20 ans, le magazine Filles d’aujourd’hui a fait partie de la vie des adolescentes. Retour sur cette publication qui sera au centre du spectacle Génération Filles d’aujourd’hui, présenté à Zoofest par l’humoriste Gabrielle Caron.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Née dans les années 80, Gabrielle Caron fait partie de ces adolescentes qui attendaient impatiemment chaque mois que le Filles d’aujourd’hui arrive dans leur boîte aux lettres. « J’ai été abonnée pendant des années, se souvient-elle. C’était mon cadeau de fête. Le premier numéro que j’ai reçu, c’était Noir Silence en couverture. Je m’en souviendrai toute ma vie. »

« C’était l’excitation de voir ce qu’il y avait ce mois-ci, de faire les tests avec ma meilleure amie, lire mon horoscope pour voir si j’avais des chances avec mon kick, dit-elle en riant. Il ne faut pas oublier qu’on vient d’une génération où il n’y avait pas l’internet. Ça veut dire beaucoup de soirées avec des chums de filles à lire notre revue. »

Divertissement et pistes de réflexion

C’est en évoquant ces souvenirs au cours d’une soirée entre amies qu’elle a eu envie de les partager avec les filles de sa génération. De là est née une websérie de deux saisons, Filles d’aujourd’hui, aujourd’hui, diffusée sur Facebook et sur YouTube. Puis, un spectacle concept, Génération Filles d’aujourd’hui, qui sera présenté ce vendredi au Monument-National. Sur scène, Gabrielle Caron sera entourée de deux amies, la chroniqueuse Catherine Éthier et l’humoriste Silvi Tourigny, d’invités-surprises et de Geneviève Borne qui, à l’époque, a figuré sur la couverture du magazine à trois reprises.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Un magazine Filles d’aujourd’hui avec Francis Reddy en une

Pour préparer sa websérie et son spectacle, Gabrielle Caron a feuilleté des dizaines et des dizaines de numéros de Filles d’aujourd’hui. Elle a été surprise par son côté « un peu edgy ». « Ça peut avoir une enveloppe un peu nounoune, c’est girly, c’est pop et tout, mais, somme toute, ça donnait quand même de bons conseils, constate-t-elle. Ils ont fait de super beaux articles sur les moyens de contraception, attendre d’être prête, les histoires d’un soir. Il n’y avait pas de culpabilité sur le plan de la sexualité féminine, et j’ai trouvé ça vraiment cool. Beaucoup de pubs de menstruations, aussi ! »

Francine Trudeau, qui a été tour à tour rédactrice-réviseure, rédactrice en chef et directrice de publication de Filles d’aujourd’hui entre 1989 et 2004, souligne que le but premier était de divertir.

Il y a beaucoup de choses qui étaient faites sans prétention, comme les tests. C’était ludique. Les entrevues avec les artistes, c’était pour divertir. Mais il y a toujours moyen d’amener des pistes de réflexion aux filles.

Francine Trudeau

« Notre autre but, c’était de provoquer la discussion avec les parents, le chum, les amies, les professeurs, avec nous. C’était important pour nous, parce qu’il n’y a rien de pire pour un adolescent que d’être isolé et de ne pas communiquer. »

Elle se rappelle le volume important de lettres que l’équipe recevait chaque semaine. Une partie était destinée aux courriers de Mimi et de Manu, deux rubriques qui visaient à répondre aux questions des jeunes lectrices sur des sujets comme l’amour, la sexualité, l’amitié, l’école, les relations avec les parents, etc. « Au même titre que les filles avaient un engouement pour certaines vedettes, elles avaient un engouement pour leur magazine », observe Francine Trudeau.

Le courrier de Manu

« Le courrier de Manuel [Hurtubise], c’est comme un pré-Google, explique Gabrielle Caron. C’était comme Louise Deschâtelets dans le fond, mais version jeune. C’était toujours un peu le même type de problèmes qui revenaient. Il y avait beaucoup de “j’aime un gars, il ne m’aime pas”, “je suis menstruée, qu’est-ce que je fais maintenant ”, “j’ai fait l’amour, est-ce que je peux tomber enceinte ?”. Tu lis ça avec le recul et tu te dis : “Comment ça qu’on ne savait pas ça ?” »

Et Manuel Hurtubise, courriériste du cœur, pourquoi ? L’idée vient de son agent de l’époque, Didier Morissonneau. Alors animateur d’émissions jeunesse à Radio-Canada, Manuel Hurtubise a été séduit par l’idée de devenir le seul courriériste du cœur masculin à l’époque. Il avait 25 ans. « Je n’étais pas psy, j’étais juste quelqu’un qui était devenu connu et qui était devenu un confident naturel », précise celui qui a tenu cette rubrique de 1990 à 2003 et qui aujourd’hui possède une entreprise de production d’évènements et de vidéos. « Avant de faire de la télé, j’ai toujours attiré les gens, qui venaient me confier leurs problèmes. Pour moi, c’était comme une suite logique de ce que j’étais dans la vie. »

PHOTO FOURNIE PAR MANUEL HURTUBISE

Manuel Hurtubise a été séduit par l’idée de devenir le seul courriériste du cœur masculin à l’époque. Il avait 25 ans.

Rapidement, les lettres se sont mises à affluer. « Je me souviens qu’en un an, on a reçu au-dessus de 500 lettres par mois. » Pendant plusieurs années, il a lu toutes les missives. Plus tard, il a eu de l’aide, mais tenait à rédiger lui-même ses réponses, avec l’aide de spécialistes qu’il consultait au besoin. S’il a connu tant de succès, c’est selon lui parce que « beaucoup de filles voulaient savoir comment les gars pensaient, surtout quand on parle d’amour et de sexualité, qui étaient et qui seront toujours les grands questionnements de la vie, pour une femme, comme pour un homme ».

Un grand succès

Publié par Québecor, Filles d’aujourd’hui a été créé en 1983 par Isabelle Péladeau, fille de Pierre Péladeau. Avec un tirage se situant autour de 110 000 à 130 000 exemplaires, selon Francine Trudeau, le magazine était un succès. « C’est énorme dans notre marché », affirme-t-elle. Elle ajoute qu’au moment où elle a quitté le magazine, en 2004, il fonctionnait très bien. Les revenus étaient au rendez-vous. Mais pour le différencier de son pendant Cool ! (qui existe toujours), TVA Publications l’a rebaptisé Filles Clin d’œil et a réorienté le contenu pour viser une clientèle un peu plus âgée. « Ç’a été le début de la fin, déplore Mme Trudeau. Ç’a duré un an, même pas deux. J’ai trouvé ça triste. »

Évidemment, quand on feuillette Filles d’aujourd’hui aujourd’hui, certaines photos et illustrations et certains termes font sourire. C’est beaucoup sur cela que s’appuie la démarche humoristique de Gabrielle Caron.

« C’était une autre époque, dit Francine Trudeau. C’est sûr que des choses sont risibles même si elles ont été faites avec plein d’amour et de passion. Faire le magazine aujourd’hui, il serait différent parce que la société a changé. Certaines choses s’affirment de façon plus solide et volontaire, alors qu’à l’époque il fallait faire des détours pour ne pas choquer certaines personnes. »

Les phénomènes culturels et leur intensité, aussi, ont bien changé. Les goûts des adolescentes d’aujourd’hui sont plus diversifiés. « La folie furieuse pour certains artistes – Roch Voisine, les B.B., Leonardo DiCaprio dans le contexte du film Titanic, les Backstreet Boys –, c’était assurément une rupture de stock en kiosque. » « Les B.B. te parlent d’amour », on achète !

Génération Filles d’aujourd’hui (Zoofest), le 19 juillet, à 20 h 30, au Monument-National