Certains parlent de slam, d’autres de spoken word. Les chansons de Grand Corps Malade lui ont donné un envol en 2008, alors que des artistes québécois comme David Goudreault et Marjolaine Beauchamp l’ont propulsée depuis. Chaque semaine, des dizaines d’évènements la célèbrent aux quatre coins de la province. Place à la poésie performative.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
La Presse

Si les frontières de la poésie sont difficiles à déterminer, les puristes ont une définition très claire du slam. « C’est une compétition poétique jugée par le public, explique Jocelyn Thouin, organisateur de soirées de poésie depuis deux décennies. Les gens qui pratiquent le slam sont souvent présentés comme des slameurs dans plusieurs autres évènements, mais le slam est un contexte précis et non un style. »

Le concept a été créé par Marc Smith dans un club de jazz de Chicago en 1983, afin de pimenter les soirées poésie. « Il trouvait ça un peu plate quand les auteurs s’écoutaient parler, ajoute M. Thouin. Donc, il a élaboré des soirées de textes livrés par les auteurs eux-mêmes en trois minutes, avec cinq juges issus du public. »

De son côté, le spoken word englobe toute forme de poésie performative. « Du moment que l’on interprète sur scène un poème qu’on a écrit, que l’on soit accompagné de musique, de danse ou de rien, c’est du spoken word, affirme Elkahna Talbi, alias Queen Ka. L’élément central demeure la poésie, les images et ce qu’on veut faire ressentir au public. Si on fait juste raconter une histoire, ça devient un conte, le petit cousin de la fesse gauche du spoken word. »

Poésie spectacle

Le poète Sébastien Dulude décrit avec enthousiasme les étincelles de la discipline. « Le spoken word, c’est l’art de passer un texte littéraire sur scène en le rendant spectaculaire, avec des stratégies de corps, de voix et d’espace de la scène. On doit savoir réagir ici et maintenant, écouter son public, comprendre le contexte et adapter sa performance : le choix du texte, la durée, l’amplification du micro. Il faut utiliser l’énergie du public et la réinjecter dans le texte. »

Au bout du compte, le poème doit être aussi fort que sa livraison scénique. « C’est 50 % de poésie et 50 % de performance, illustre Elkahna Talbi. C’est la même chose pour un texte de Michel Tremblay : c’est génial en soi, mais ce l’est pas mal moins s’il est interprété par une personne qui n’est pas faite pour ça… »

Un bon performeur va livrer son texte de manière efficace et sincère, sans surjouer. « Cette forme de communication pure, ce que tu ressens quand on fait exploser un texte à ton visage, c’est puissant, dit Jocelyn Thouin. Le texte peut traiter d’un sujet sérieux comme le capitalisme ou le néolibéralisme, mais être performé de manière ludique, avec ironie et sarcasme, pour lui donner vie. »

La poésie performative peut également être un piège, selon Sébastien Dulude.

« C’est tellement facile de remplacer les auteurs par des personnalités publiques. On a souvent le réflexe de cosmétiser le texte par un professionnel de la scène. Mon combat est de laisser lire les auteurs. Ce sera peut-être imparfait, mais personne n’est mieux placé pour rendre justice à sa propre œuvre. »

Quand on rétorque que certains auteurs n’ont aucune présence scénique et qu’ils nuisent à leur œuvre, le poète nuance alors son propos. « S’il s’agit d’un évènement qui se veut très stimulant, certains auteurs ne sont pas bons pour ça, en effet. Mais il existe des publics dont les attentes se résument à écouter un auteur lire son texte. »

Émergence

Certains évènements littéraires ont donné une large place à la poésie performative et la discipline a gagné en popularité depuis 12 ans. « Le slam est arrivé en 2007 à Montréal et l’année suivante, Grand Corps Malade a fracassé le milieu francophone avec son deuxième album et on a découvert l’aspect grand public du spoken word », se souvient Elkahna Talbi.

Peu à peu, les communautés de poètes ancrées un peu partout au Québec ont généré un engouement pour le texte sur scène. « Je sens ça se réveiller depuis quelques années, souligne Sébastien Dulude. Ça atteint la culture mainstream. Par exemple, les gens entendent Jean-Paul Daoust régulièrement à la radio à l’émission Plus on est de fous, plus on lit !, à ICI Radio-Canada Première, et de grosses productions culturelles incluent de la poésie. Le grand public s’habitue à entendre de la poésie récitée. »

Jocelyn Thouin n’hésite pas à parler de professionnalisation de la discipline. « Auparavant, il y avait souvent des poètes très bons sur scène, mais d’autres un peu relâchés. Avec le slam et ses codes, on doit se préparer davantage, ce qui amène une dynamique professionnelle. »

Des noms à retenir

Plusieurs Québécois ont découvert le spoken word grâce à David Goudreault après avoir lu sa trilogie littéraire (La bête à sa mère, La bête et sa cage, Abattre la bête), quelques années après qu’il eut remporté la Coupe du monde de de slam de poésie à Paris, en 2011.

En parallèle, de plus en plus d’artistes s’imposent dans la francophonie québécoise, comme Marjolaine Beauchamp, Virginie Beauregard, Queen Ka, Sébastien Dulude, Jocelyn Thouin, Nicholas Giguère et Jonathan Lamy.