En mai 2017, Charles Binamé se voit offrir la mise en scène de Carmen de Bizet à l’Opéra de Montréal (OdM), ce qu’il accepte deux mois plus tard. Toute la mécanique de création se met lentement en branle pour s’accélérer à l’approche de la première. La Presse a eu accès à quelques étapes de cette création qui nous arrive au terme de deux ans de travail.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

Avoir du temps

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Au Conservatoire de musique de Montréal. Le metteur en scène Charles Binamé (à droite) guide les interprètes Krista de Silva (Carmen) et Christopher Dunham (Escamillo) pendant une répétition.

Il a neigé dehors et la température flirte avec les -8°C en ce 20 novembre 2018 à Montréal. Tout le contraire de l’ambiance chaude qui règne dans un local du Conservatoire de musique. Ici, la mezzo-soprano Krista de Silva (Carmen) et le baryton Christopher Dunham (Escamillo) répètent une scène langoureuse de l’opéra. Charles Binamé les dirige, prend des notes dans ses deux partitions, filme avec son iPhone, corrige un mouvement, demande aux interprètes de se rapprocher. Les répétitions ont commencé sept mois plus tôt, en mars. « Je travaille dans des circonstances inédites, explique le metteur en scène. On m’a donné une résidence à l’OdM. Normalement, les metteurs en scène arrivent quelques semaines avant la première. Moi, je travaille différemment parce que j’ai du temps. »

Le souci de la vérité

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« J’ai abordé les chanteurs comme des acteurs », dit Charles Binamé.

Binamé explique que les premières répétitions se sont faites sans piano. « J’ai abordé les chanteurs comme des acteurs, dit le cinéaste. On essaie de voir de quoi les personnages sont faits et si les interprètes ont ces caractéristiques en eux. Parfois, il faut tirer sur une ficelle pour faire ressortir les bons éléments. C’est un travail passionnant. » Comme ils ne résident pas à Montréal, plusieurs interprètes, dont Krista de Silva, viennent passer une semaine ici de temps à autre. L’éloignement entre deux répétitions n’effraie-t-il pas l’interprète de Carmen ? « Non ! Ce sont des couches du personnage qui s’accumulent en moi », dit-elle. Et le fait de travailler avec un metteur en scène de cinéma ? « Charles veut plus de vérité. Il ne laisse pas aller le personnage sans vérité. »

« Le boss » de la musique

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Aux répétitions, Charles Binamé peut compter sur le travail de la pianiste et répétitrice Esther Gonthier que l’on aperçoit à l’arrière-plan.

Le jour de notre passage, Esther Gonthier (à l’arrière-plan), pianiste et répétitrice depuis 30 ans, accompagne le trio. Charles Binamé la désigne comme « le boss » de la musique. « Jusqu’à ce que le chef Alain Trudel soit là », précise, amusée, Mme Gonthier. Les grandes répétitions avec l’Orchestre Métropolitain, les solistes et les choristes ne commencent qu’en avril. Avant cela, Mme Gonthier est les oreilles et la pensée du chef. « Je connais très bien Alain, je sais pas mal ce qu’il va vouloir et dans quelle direction il va aller », dit-elle. Charles Binamé n’a que des éloges pour la pianiste. « Elle entend tout ! Même en jouant. Elle possède une sensibilité extraordinaire, de sorte qu’elle enregistre toutes les inflexions. »

Entre campagne et ville

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Charles Binamé chez lui, à la campagne. Il a construit son bureau de travail.

Comme il le fait en amont de ses longs métrages, Charles Binamé passe beaucoup de temps à sa maison de campagne à préparer la mise en scène de Carmen. Comme il a une résidence à l’OdM, il a le temps de faire de la recherche et de voir aux mille et un détails entourant la préparation. « J’ai maintenant hâte d’être dans le jus parce que j’ai tellement cet opéra dans la tête », nous a-t-il dit lorsque nous l’avons visité le 31 janvier. Sa résidence à l’OdM lui a permis de se familiariser avec la mécanique de la compagnie. Il pouvait assister, plus d’une fois (et même installé dans la fosse !) s’il le voulait, aux opéras présentés cette année, il a vu toutes les opérations techniques, etc. « Combien de fois a-t-on une telle opportunité ? »

À l’Atelier des costumes

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À droite, la chef de l’Atelier des costumes, Dominique Guindon. À ses côtés, on voit la soliste et soprano Magali Simard-Galdès et Charles Binamé à gauche.

Au total, 374 personnes travaillent à la production de l’opéra, dont quelque 90 personnes (solistes, choristes, figurants) sur scène. Ces derniers porteront de quatre à six costumes, ce qui demandera une logistique folle pour des changements en quelques secondes en arrière-scène. Les choristes, par exemple, seront tantôt soldats, tantôt brigands, tantôt nobles. Amorcées depuis des mois, la conception et la confection des costumes franchissent une étape importante au moment de l’essayage, où chaque interprète passe deux heures en compagnie de la chef de l’Atelier des costumes, Dominique Guindon, et son équipe.

Un saut aux répétitions

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Alain Trudel dans la salle de répétition E de la Place des Arts.

Le 25 avril, dans la salle de répétition E, située au troisième sous-sol de la Place des Arts, l’équipe de l’opéra accueille les médias. C’est l’occasion d’interviewer quelques solistes, Charles Binamé et le chef d’orchestre Alain Trudel. « Le 4 avril, nous avons tenu une musicale, précise ce dernier. C’est la première fois que l’opéra était chanté du début à la fin, mais sans mise en scène. Depuis deux semaines, nous avons pratiqué certains extraits de 10, 15 minutes. Et depuis hier, nous sommes en processus de filage, autrement dit à faire les enchaînements entre les extraits. » Le 27 avril, on prévoit une « piano tech », répétition technique avec piano dans la salle. Le travail avec l’orchestre a lieu à compter du 29 avril. Une prégénérale (où tout le monde est en costumes) a lieu le 1er mai et la générale, le 2 mai.

Aux dimensions de la scène

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Au sol, derrière la soliste Krista de Silva, on voit des rubans de couleur qui délimitent des éléments du décor.

La salle E a pour fonction de recréer la scène de la salle Wilfrid-Pelletier. Au sol, du ruban adhésif blanc délimite les extrémités de la scène, précise Michel Beaulac, directeur artistique de l’OdM. Les rubans en couleur indiquent des éléments de décor qui, à un moment ou un autre de l’opéra, descendront du plafond. Le jour de notre passage, Krista de Silva (Carmen) répétait un passage avec Antoine Bélanger (Don José) et César Naassy (Zuniga). Carmen sortait de la manufacture de tabac où elle s’était battue. Alain Trudel bat la mesure alors qu’Esther Gonthier est au piano. Charles Binamé prend des notes. Tous les artisans se consulteront une fois le numéro terminé.

Les décors se dressent

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Sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier, les échafaudages se dressent.

Après cette répétition, les représentants de La Presse se déplacent vers la salle Wilfrid-Pelletier où s’est amorcée la construction des décors. La scène du théâtre est un vaste chantier sur lequel s’activent une quarantaine de travailleurs qui montent trois immenses échafaudages. Ceux-ci tiennent lieu de squelette d’une arène andalouse. « Hier était notre première journée de travail ici », dit le directeur de production, Pierre Massoud, dont les paroles sont en partie noyées par le bruit assourdissant des marteaux cognant sur les tubulures d’acier. « Nous avons procédé au montage des éclairages. Ce matin encore, la scène était vide. » Tout en avant de celle-ci sont alignés des dizaines d’éléments en bois qui seront imbriqués dans les échafaudages. « La facture du décor est assez classique, dit M. Massoud, mais elle a l’aspect d’une façade détériorée par le temps qui tient sur une structure moderne, comme on peut en voir dans certains chantiers de construction de nos jours. »

Dix-huit mois de travail

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Pierre Massoud, directeur de production à l’Opéra de Montréal.

Si les ouvriers construisent les décors à la dernière minute, la planification s’est étendue sur 18 mois, indique Pierre Massoud. « Là-dessus, il y a quatre mois de construction dans des ateliers de décor », précise-t-il. Ces décors nécessitent l’usage de sept camions de chargement, quatre de 53 pi et trois de 36 pi. Nos lecteurs auront lu que la première répétition dans la salle Wilfrid-Pelletier a eu lieu le 27 avril. Ce soir-là, les décors devaient être prêts à 80 %, dit le directeur de production. « D’ordinaire, nous commençons à monter les décors neuf jours avant la première. Pour Carmen, nous avons bénéficié d’une journée de plus, rigole M. Massoud. Nous sommes dans un processus créatif jusqu’à la toute dernière minute ! »

Soir de prégénérale

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Casquette noire vissée sur la tête, Charles Binamé donne ses dernières directives.

Il y a beaucoup de fébrilité dans l’air en ce 1er mai pluvieux. Tous les artisans de l’opéra sont attendus à la salle Wilfrid-Pelletier pour la prégénérale. À 18 h 30, on arrive en masse par l’entrée des artistes. Au milieu de la salle vide, le pupitre des concepteurs est installé. Neuf ordinateurs reposent sur quatre tables. Les responsables de l’éclairage, de la mise en scène, de la régie et des autres services y travailleront. Quelques minutes avant 19 h, Charles Binamé donne ses dernières recommandations aux artistes. Dans la fosse, les musiciens de l’Orchestre Métropolitain accordent leurs instruments. À 18 h 53, un des violons joue un « Bonne fête » sans doute destiné à un des musiciens.

En attendant les spectateurs

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Tout le décor est maintenant monté pour cette prégénérale. On voit en bas au centre le chef Alain Trudel qui dirige les musiciens de l’OM dans la fosse.

La prégénérale constitue la première répétition complète, et en costumes, de l’opéra que l’on joue d’un bout à l’autre sans arrêter. Dans la salle, de 30 à 40 personnes prennent des notes afin d’apporter les derniers ajustements à l’opéra. Dans la partie inférieure de la photo, on voit le chef Alain Trudel et les premières rangées vides. Le lendemain soir, la générale aura lieu devant 1900 élèves du secondaire. Hier était jour de repos pour tout le monde alors que la première a lieu ce soir.

« Préserver » Carmen

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Krista de Silva en action, entourée de plusieurs interprètes.

Interprète de Carmen, l’Albertaine Krista de Silva chante l’air L’amour est un oiseau rebelle. Juste avant le début de la répétition, Charles Binamé vient nous dire que cette dernière s’est légèrement blessée à une jambe la veille et qu’elle ne fera pas tous les mouvements de son personnage. « Je la préserve », dit-il. Cela n’empêche nullement la mezzo-soprano de jouer et chanter avec aplomb. 

Intervention sur scène

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Carmen au cœur de la fête dans la taverne de Lillas Pastia où elle a donné rendez-vous au brigadier Don José.

Le décor a changé ici. Nous sommes dans l’acte II qui se déroule dans la taverne de Lillas Pastia. C’est la fête, on s’amuse. Quelques minutes plus tard, durant les Couplets du toréador, Charles Binamé quittera prestement son siège à la table des concepteurs et fera signe à l’ensemble des artistes d’avancer. « Je voulais réajuster les emplacements, nous dira-t-il plus tard. C’est une question d’équilibre naturel gauche-droite et en profondeur. J’essaie toujours de faire en sorte que les gens ne forment pas des lignes, mais des ensembles qui ressemblent plus à la vie qu’à la disposition d’un chœur sur scène. »

Regarder vers l’avant

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Charles Binamé, attentif, dans l’Atelier des costumes de l’OdM.

Après deux ans de travail, Charles Binamé va-t-il vivre un deuil ? « Au cinéma, je n’en ai jamais eu, dit-il. Mais ici, c’est différent. Car mon expérience de création, même avec des pauses et des vacances, se fait en continu. Ces jours-ci [NDLR : sa réponse date du 16 avril] voient s’accélérer la concrétisation de toutes les images que j’avais en tête. […] Et je sais que cela converge vers une expérience unique qui s’effacera après la dernière représentation. Il va y avoir un sevrage, et peut-être même un deuil. L’arrêt sera très certainement brutal après les quelques derniers jours enfiévrés qui auront mené à la première. Mais j’ai une nature qui regarde vers l’avant, vers tout ce que la vie a à offrir. »

À la salle Wilfrid-Pelletier ce soir et les 7, 9, 11 et 13 mai.

Consultez la page de l’opéra : https://www.operademontreal.com/programmation/carmen