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Loui Mauffette: marcher sur des charbons ardents

Loui Mauffette... (Photo: André Pichette, La Presse)

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Loui Mauffette

Photo: André Pichette, La Presse

Les attachés de presse ont bien des qualités, mais ce sont rarement des poètes, à une exception près: Loui Mauffette, fils du célèbre homme de radio Guy Mauffette et attaché de presse au TNM depuis 18 ans. Après une magnifique incursion poétique avec Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, le volubile et volatile Loui Mauffette présente Dans les charbons, un deuxième happening poétique en guise d'ouverture pour le nouveau Quat'Sous. Portrait d'un exalté attachant.

Je pousse la porte de la salle de répétition du Quat'Sous en clignant des yeux tellement la lumière qui m'assaille est aveuglante. Et je fige. Effondré par terre, sa chemise rouge comme une immense flaque de sang, Loui Mauffette a l'air d'un homme victime d'un malaise. En réalité, son seul malaise vient de l'inconfort qu'il ressent à se retrouver dans la mire d'un photographe qui le mitraille depuis plusieurs minutes.

 

«Moi qui achale les artistes du TNM pour qu'ils se fassent photographier, je viens de comprendre une chose: je déteste ça encore plus qu'eux de me faire prendre en photo», lance Loui Mauffette d'un air épuisé.

Cinq minutes plus tard, il vient me rejoindre à l'unique table de la pièce devant une bouteille de blanc et deux belles coupes en verre ciselé qu'il est allé chercher chez lui pour l'occasion. Déformation professionnelle de l'attaché de presse? Pas vraiment, non. Appelons plutôt cette délicate attention le fruit d'une générosité débridée et congénitale, héritée de sa mère Louise Vien, une fille de sénateur libéral qui, plutôt que d'épouser un avocat, un juge ou un notaire, a épousé un poète qui lui a fait huit enfants avant de ni plus ni moins l'abandonner à sa solitude dans une grande maison à Vaudreuil avec trois foyers, pratiquement aucun meuble et un illustre voisin: Félix Leclerc.

Déjà, dans Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, le plus jeune fils de Louise terminait le spectacle en offrant chaque soir au public sandwichs et vodka. Avec Dans les charbons, qui débute mardi, Louise sera heureuse d'apprendre que son fils offre cette fois du punch au public. Sauf que Louise n'en saura rien. Atteinte d'alzheimer, elle vit en institution et ne reconnaît plus aucun de ses enfants. C'est en pensant à elle que Loui Mauffette a conçu Dans les charbons.

Comme pour le spectacle précédent, Mauffette a fait appel à une quinzaine d'acteurs et de passeurs de poésie dont la belle Clara Furey, Francis Ducharme, Kathleen Fortin, Andrée Lachapelle, Patrice Coquereau et Émile Proulx-Cloutier, pour ne nommer que ceux-là. Au menu, une célébration éclatée de la poésie où se bousculent des poèmes de Patrice Desbiens comme de Gauvreau, Leonard Cohen, Paulina Barskova, Marie Uguay et Geneviève Desrosiers, disparue en 1996.

«Surtout, prévient Mauffette, il ne faut pas que les gens croient que c'est un show arty, allemand, fashion et underground pour public chic et snob. C'est un show ouvert, populiste, conçu pour que le public retrouve l'émerveillement, la douleur et le partage de l'enfance.»

Il décrit sa propre enfance comme un joyeux calvaire, vécu entre une mère dévouée à l'extrême et un père volage.

«J'en ai beaucoup voulu à mon père d'avoir traité ma mère comme il l'a fait en lui imposant ses maîtresses et ses folies. En même temps, mon grand regret, c'est que mon père soit mort sans qu'on se réconcilie et qu'il me raconte SA version de l'histoire.»

Lutter contre la peur

À défaut d'une réconciliation, la mort de l'homme de radio, il y a quatre ans, a déclenché chez son plus jeune fils une profonde remise en question.

Jusqu'à ce moment-là, Loui Mauffette avait été un attaché de presse passionné et intempestif qui pensait aux autres plus qu'à lui-même et qui tenait auprès des artistes, notamment de Diane Dufresne, un rôle de nounou, de maman, d'agent, de gardien et de porteur de valises. Malgré des études en interprétation, il a vite compris que le métier d'attaché de presse offrait une alternative valable au métier d'interprète qui lui échappait. «Je n'étais pas un bon acteur. Je paniquais, j'avais des trous de mémoire violents. Dans l'opéra Nelligan où j'avais le rôle de Charles Gill, je me suis mis à hyperventiler comme un malade sur scène. J'étais plus à ma place comme attaché de presse.»

L'année de la mort de Guy Mauffette, pourtant, un volcan s'est réveillé chez son fils, volcan qui poussa ce dernier à accoucher de son premier spectacle, Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent. Créé en 2006 dans le cadre du Festival international de la littérature, ce happening poétique continue à ce jour de connaître un succès chaque fois qu'il est présenté. Non sans humour, Mauffette affirme qu'il s'agit de son Casse-Noisette, sous-entendant que le spectacle est un classique qui pourrait être présenté indéfiniment sans se démoder.

Reste que Mauffette n'est pas le genre à s'asseoir sur ses lauriers ni à se satisfaire d'un seul classique. C'est pourquoi il a accepté de marcher de nouveau sur des charbons ardents et de prendre le risque de monter un deuxième spectacle qui lui fait craindre le pire, notamment parce qu'il arrive après le succès éclatant du premier.

«Ce contre quoi je lutte, c'est la peur. Cette peur, elle me vient de mon père qui a refusé plusieurs propositions intéressantes, notamment de devenir le premier réalisateur télé à Radio-Canada parce qu'il avait peur de ne pas être à la hauteur. Moi, je veux affronter mes démons et mes vertiges. Je sais que c'est dangereux, un deuxième show, mais tant pis. Peut-être que je vais y arriver, peut-être pas, mais au moins j'aurai essayé.»

Un vieil enfant

Pour y voir un peu plus clair et mettre de l'ordre dans ses ambiances poétiques, Mauffette a demandé à son bon copain Dominic Champagne (qui coproduit le spectacle) de lui prêter conseil.

«Dominic, c'est mon frère. On se connaît depuis les années 80. On a fait du théâtre et des mushrooms ensemble, et avant que son père meure, il a demandé à ce que mon père aille à son chevet et mon père y est allé. Bref, le lien entre Dominic et moi est très fort et si je lui ai demandé de l'aide, c'est qu'il ne fait jamais de critiques pour rien. Il apporte des solutions.»

Même si les deux sont pratiquement de la même génération - Champagne a 46 ans, Mauffette, 51 ans -, professionnellement, ils sont à des années-lumière l'un de l'autre. Champagne est un vieux routier qui a des dizaines de mises en scène de théâtre dans le corps et trois mégaproductions pour le Cirque du Soleil. Mauffette est un néophyte qui n'a pas encore monté sa première vraie pièce de théâtre. Regrette-t-il d'avoir attendu aussi longtemps avant de se lancer dans la mise en scène?

«Je ne pense pas que j'aurais été capable de le faire plus jeune, répond Mauffette. C'est sûr qu'à 51 ans, le stress est plus grand, la douleur aussi. En même temps, j'ai l'impression d'avoir une ostie d'avance sur mes chums qui font ça depuis 30 ans. J'ai l'énergie d'un ti-cul et je n'ai pas la fatigue qui vient quand ça fait 30 ans que tu signes des mises en scène. Dans le fond, je suis comme un vieil enfant.»

Vieil enfant ou non, succès pâle ou éclatant au Quat'Sous, le 1er mai prochain, après quatre mois de congé sans solde, Loui Mauffette retrouvera l'ombre des coulisses et redeviendra l'attaché de presse du TNM.

Je lui demande comment il va réussir à reprendre du service après avoir connu l'ivresse et l'exaltation de la création pure. Il répond qu'il va retrouver la famille du TNM avec plaisir et peut-être même un certain soulagement, comme quelqu'un qui revient chez lui après un long et périlleux voyage. Puis il me cite cet extrait d'un poème de Geneviève Desrosiers qui lui va comme un gant et qui s'adresse aussi bien aux créateurs qu'à leurs attachés de presse: «On ne peut pas tout avoir mais on peut tout donner.»

Dans les charbons, au Théâtre de Quat'Sous, du 27 avril au 24 mai.

 




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