La directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), Lorraine Pintal, a fait une sortie en règle jeudi contre le gouvernement conservateur de Stephen Harper qu'elle a accusé de «censurer les artistes en les privant de l'argent nécessaire à l'expression de leur art». Mme Pintal a dénoncé la décision récente du Conseil des arts du Canada (CAC) de réduire son financement de 10%, une coupe qui se traduira par une perte annuelle de 66 000$ pour le TNM.

Jean Siag LA PRESSE

Ce manque à gagner pourrait avoir des conséquences directes sur l'emploi des acteurs et sur les temps de répétition, a précisé Lorraine Pintal. «Nous présentons chaque année des pièces de grande envergure, c'est un peu la signature de notre théâtre. On l'a fait avec «Sainte Carmen de la Main» qui comptait 21 comédiens. On veut le faire avec une pièce de Shakespeare à 25 comédiens en 2015, mais c'est difficile à financer. L'an dernier on a été obligés de fermer l'entrepôt qui contient nos décors et nos costumes...»

Le CAC confirme avoir diminué la subvention annuelle du TNM qui passera de 660 000$ à 594 000$ dès l'année prochaine. L'organisme explique avoir été contraint de procéder à une «réallocation» des subventions étant donné l'augmentation des demandeurs. «Notre budget est inchangé, mais les demandes augmentent, affirme Roger Gaudet, responsable du volet théâtre au CAC. Nous avons donc redistribué 8% de l'enveloppe pour permettre à des compagnies de recevoir leur part. Ce n'est pas une critique de la performance du TNM, mais une réponse aux besoins du milieu.»

M. Gaudet a indiqué qu'une quarantaine de compagnies ont été avisés que leurs subventions seraient réduites. Dans ce jeu de redistribution, une douzaine de compagnies francophones recevront une somme plus élevée, tandis que trois compagnies recevront une subvention pour la première fois. La liste complète ne sera rendue publique qu'en janvier 2014 selon le CAC. «Il a fallu prendre de l'argent des compagnies déjà établies pour permettre un accès à d'autres. La réalité c'est que la tarte n'est pas plus grande, mais il y a plus de monde autour de la table.» 

Lorraine Pintal s'insurge contre cet exercice de redistribution. «On ne peut pas affamer des compagnies pour en nourrir d'autres a-t-elle dit. Il faut que le budget du CAC augmente. Nous ne recevons déjà que 29% de fonds publics...» «Ce n'est pas une situation idéale, convient Roger Gaudet. Mais on n'avait pas le choix, ça fait cinq ans que notre budget est gelé. Dans un milieu effervescent comme le théâtre, ça complique les choses. Nous sommes un organisme indépendant. Malheureusement, nous ne déterminons pas le budget qui nous est accordé par Patrimoine canadien.»

Le TNM contre-attaque



La directrice artistique du TNM n'a pas l'intention de rester les bras croisés. Le TNM a d'abord indiqué qu'elle présentera «L'avare», de Molière à Ottawa au moment de la rentrée parlementaire à la mi-octobre. Deux fauteuils seront également réservés à toutes les premières de la saison pour la ministre du Patrimoine, Shelly Glover. «Son absence sera chaque fois mentionnée, a insisté Mme Pintal. Depuis sa nomination, nous avons tenté de communiquer avec Mme Glover, mais elle n'a jamais retourné nos appels.»

«Je crois que Mme Glover n'a pas beaucoup de connaissances du milieu culturel, a poursuivi Mme Pintal, un brin irritée. La majorité des gens du milieu ont reçu sa nomination comme une insulte. Il faut placer à la tête de Patrimoine canadien des gens qui connaissent la culture. Il est d'ailleurs inimaginable qu'aucun ministre du gouvernement Harper n'ait mis les pieds au TNM, une grande institution de théâtre qui a pignon sur rue à Montréal.»

«Nous demandons au gouvernement fédéral d'augmenter substantiellement le budget du Conseil des Arts dès 2014, et de revoir à la hausse le budget des compagnies qui ont été coupées, a lancé Lorraine Pintal. Si cette hausse ne devait pas être accordée, nous nous engageons à faire les pressions nécessaires auprès des partis d'opposition et du gouvernement québécois afin que les fonds canadiens alloués à la culture soient rapatriés à Québec.»

Mme Pintal n'a pas l'intention de faire cavalier seul. Elle a dit vouloir faire front commun avec toutes les compagnies qui ont été touchées par les coupes. Elle a invité ses collègues Denis Bernard de La Licorne, Jacques Leblanc de La Bordée, Anne-Marie Olivier du Trident et Frédéric Dubois à se mobiliser pour dénoncer les coupes. Un blogue a été mis en ligne aujourd'hui (blogue.lorrainepintal.com) coiffé du titre «Aujourd'hui c'est la censure de l'argent qui domine».