Tout le mois de juillet, l'amphithéâtre extérieur de Wendake, en banlieue de Québec, se transformera en île fabuleuse sous la direction de Robert Lepage, qui s'attaquera pour la troisième fois à l'oeuvre testament de Shakespeare. Entrevues avec Jean Guy et Marco Poulin, les Prospero et Caliban de cette Tempête intime à l'amérindienne.

Josianne Desloges LE SOLEIL

Pour la deuxième fois, Marco Poulin jouera le rôle de Caliban dans La tempête, sous la direction de Robert Lepage. Le comédien aux multiples talents a vu en ce monstre sauvage un personnage marqué par l'esclavage et par le génocide culturel.

Démon amérindien, sauvage abject et difforme, fils de sorcière... Les appellations sont nombreuses pour décrire Caliban, que le magicien Prospero «civilise» et prend à son service dans la pièce testament de William Shakespeare.

Entre la version 3D du Trident en 1999 et la version intime d'Ex Machina présentée à Wendake cet été, 12 ans se sont écoulés. «Il y a des choses qui sont restées les mêmes. Caliban est souvent à genoux ou accroupi, il rampe, il sort du sol. C'est un personnage associé à la terre, qui représente la violence et la mort, explique M. Poulin. J'ai gardé les mêmes prémisses, mais ma manière de l'interpréter est, je pense, plus nuancée, plus mûrie. Je n'ai pas l'impression de reprendre le personnage; j'ai l'impression de le continuer.»

La traduction de Michel Garneau (au Trident, c'était Normand Chaurette) lui permet aussi d'utiliser plusieurs niveaux de langage: soutenu avec Prospero, familier avec Stéphano et Étranglé (l'acrobate Jean-François Faber), qu'il veut convaincre de tuer son maître. «C'est une manière de les séduire. Ça change l'interprétation. Le côté rusé du personnage, que j'avais à peine effleuré, est plus apparent ici», indique le comédien, qui a commencé sa carrière en 1978 à l'âge de 17 ans, dans Les rois mangent, une des toutes premières créations de Lepage.

Les répétitions dans l'amphithéâtre extérieur de Wendake ont commencé à la mi-juin, sous un soleil de plomb. «Au début, je ne jouais pas, je m'entraînais à ne pas faire d'erreur. Si on parle vers la forêt, on perd les répliques (ndlr: les acteurs n'auront pas de microphones), et je me déplace avec 25 pieds de chaîne sur le dos. Ça fait du bruit, je ne peux pas faire n'importe quoi.»

Ces temps-ci, Marco Poulin révise son texte, écoute beaucoup de rock des années 70 pour se replonger dans son adolescence, «une période plus violente» de sa vie, et voyage chaque jour entre Wendake et la chute Montmorency, puisqu'il est chef menuisier aux Grands Feux Loto-Québec.

Prospero: tyran et humaniste

Jean Guy tiendra le rôle du magicien vengeur Prospero. Un premier Shakespeare et un premier Lepage pour le vétéran à barbe blanche, qui fut directeur du Conservatoire d'art dramatique de Québec pendant de nombreuses années.

«J'avais un peu peur de l'importance du texte, mais ça va assez bien», indique Jean Guy, qui interprétera l'ancien duc de Milan, trahi par son frère et exilé dans une île sauvage avec sa fille Miranda. Là, à l'aide d'Ariel, l'esprit de l'air, et de Caliban, son serviteur, Prospero prépare sa magistrale vengeance.

«Il y a trois choses importantes en lui: le mage, le père et l'humaniste qu'il devient au fur et à mesure des péripéties qu'il va vivre dans cette île. Il avait un projet de vengeance très bien structuré et il lui vient une sorte de grâce de pardonner à ses ennemis.»

Le personnage est complexe, plus grand que nature. «Il a un côté méchant, c'est certain. Mais il y a des tyrans qui ont été des pères de famille incroyables. On raconte des choses sur Staline, par exemple, avec sa petite fille, qui sont étonnantes», souligne le comédien.

«Robert [Lepage, qui était élève au Conservatoire lorsque Jean Guy en était le directeur] a pris une orientation pour la fin de la pièce qui est assez saisissante. C'est un moment qui me touche, que je n'avais pas du tout vu comme ça à la lecture», explique-t-il.

Lorsque Jean Guy était dans la jeune vingtaine, il jouait régulièrement les prestidigitateurs. «Je me suis toujours intéressé à la magie et je l'ai souvent utilisée dans mes mises en scène, pour faire apparaître des choses», souligne celui qui utilise encore ses habiletés dans L'homme, Chopin et le petit tas de bois, pièce jeunesse du Gros Mécano qu'il a interprétée 320 fois.

Dans La tempête, «il y a de la magie qui est l'oeuvre de toute la technique, mais pas de moi!», dit-il. «Ça donne une capacité d'isolement merveilleuse. Marcher sur la mer, ça ne m'est pas arrivé souvent, lance-t-il en riant. Ce sont des projections étonnantes.»

Dans l'univers multimédia d'Ex Machina, le doyen de la distribution s'abstient de donner des conseils. «Je l'ai fait pendant 34 ans au Conservatoire et, maintenant, j'ai une grande pudeur pour ça. Notre art a évolué tellement vite au cours des dernières années que la génération d'aujourd'hui n'a plus de vénération pour les vieux.»

La tempête, jusqu'au 30 juillet, à l'amphithéâtre extérieur de Wendake.