Thérèse, Pierrette, Simone et les autres fillettes, mères et religieuses croisées dans Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges sortent des pages du dur et magnifique roman de Michel Tremblay pour fouler les planches d'un théâtre. Muriel Dutil, Catherine De Léan et Serge Denoncourt évoquent ce passage du livre à la vie.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Les frontières ont toujours été floues dans l'univers de Michel Tremblay. Tant de membres de sa nombreuse famille littéraire se sont racontés au théâtre comme dans ses romans -voire au cinéma!- qu'on ne devrait pas s'étonner d'en voir encore sauter la clôture. N'a-t-il pas lui-même adapté pour la scène Bonbons assortis, recueil de souvenirs d'enfance publié en 2002, trois ans après sa parution?

Or, cette fois-ci, il a donné son assentiment, mais pas sa contribution. L'écrivain a simplement dirigé Jean-Bernard Hébert, producteur dans la tête duquel l'idée d'adapter Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges est née, vers un metteur en scène en qui il a confiance: Serge Denoncourt.

«Michel Tremblay a beaucoup écrit pour le théâtre, mais il n'a pas écrit ça au théâtre, c'est-à-dire la vie de petites filles qui vont au couvent dans les années 40», fait valoir le metteur en scène, qui dit fréquenter l'oeuvre de l'illustre écrivain depuis l'âge de 9 ans. Sa feuille de route compte par ailleurs plusieurs Tremblay, dont Hosanna, Messe solennelle pour une pleine lune d'été et, l'automne dernier, Fragments de mensonges inutiles chez Duceppe.

Portrait de société

Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, c'est d'abord un trio de petites filles -Simone trouve en effet sa place dans le «et»- à l'orée de l'adolescence, confrontées à leurs premiers émois charnels et au régime autoritaire de mère Benoîte des Anges, religieuse qui dirige le couvent. Mais c'est surtout le portrait d'une société hiérarchisée jusqu'à la cruauté dans laquelle les femmes semblent emprisonnées.

Serge Denoncourt, qui signe l'adaptation, n'a gardé que les fillettes, les mères et les religieuses. Et aussi un «loup dans la bergerie»: Gérard Bleau (Sébastien Huberdeau), jeune homme de 25 ans dangereusement attiré par la belle Thérèse (Catherine De Léan)... qui n'a pas encore 12 ans. «C'est devenu, malgré moi je dirais, un portrait très drôle mais très dur de la situation des femmes au Québec», dit le metteur en scène. La drôlerie vient bien sûr du brouhaha autour des préparatifs de la Fête-Dieu et du petit suspense qu'il engendre.

«On parle de façon détournée du pouvoir, estime néanmoins Serge Denoncourt. C'était une époque où les femmes ne pouvaient pas être députée ni ministre. Le seul pouvoir qu'elles avaient, c'était d'être religieuse et chef d'une congrégation.» Ce pouvoir, c'est aussi celui de la beauté et de la séduction, avec lesquels la jeune Thérèse jongle à ses risques et périls.

Catherine De Léan perçoit néanmoins son personnage comme une dépositaire des frustrations de sa mère. «Thérèse hérite de la rage de sa mère, Albertine», juge-t-elle. Si l'actrice se montre totalement consciente de l'ignorance dans laquelle étaient tenues les femmes, au chapitre de la sexualité notamment, elle y trouve néanmoins une certaine poésie.

«Bizarrement, je trouve que ça laisse place à l'imagination, dit-elle. Comme Thérèse ne sait pas ce qu'est faire l'amour, l'imaginer laisse place à la fantaisie. Ça prend des proportions gigantesques. Mais ça, c'est peut-être que j'aime toujours voir le bon côté des choses...»

Face à l'autorité

Muriel Dutil, qui incarne mère Benoîte des Anges (que les fillettes appellent mère Dragon du yâble dans son dos!), voit quant à elle dans ce roman et la pièce qui en est tirée une oeuvre qui interroge notre rapport à l'autorité. «Avant, on n'avait rien à redire contre l'autorité religieuse. En ce moment, avec le bâillon imposé par le gouvernement, on n'a rien à redire non plus», constate-t-elle.

Jouer cette mère supérieure froide et méchante jusqu'à la caricature n'a pas été facile à assumer. «Mais j'ai entendu des spectateurs si contents de me haïr que j'ai l'impression de servir de soupape, d'exutoire», se réjouit finalement la comédienne. Elle a même pris comme un compliment les gens qui l'ont parfois huée, au moment du salut, lors des représentations offertes à Gatineau au mois d'août.

Le sentiment d'impuissance que ressentent les personnages de Tremblay face aux autorités religieuses trouve selon elle un écho dans celui qu'on peut ressentir devant les mondes de la politique ou du travail de nos jours. «Face à l'autorité, qu'elle soit religieuse ou autre, on se sent bâillonné.»

Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, du 5 au 20 novembre au Théâtre Denise-Pelletier.