Le théâtre est le lieu de tous les imprévus, c'est connu. Mais parfois, il peut arriver qu'une tuile précède l'entrée en salle. Un acteur, pour une raison ou une autre, se trouve incapable de monter sur les planches. Qu'est-ce qu'on fait? On annule tout? Non. On s'ajuste. On le remplace. «The show must go on.» Retour sur quelques fameuses histoires de «remplaçants» du petit monde du théâtre québécois.

Sylvie Saint-Jacques LA PRESSE

Le comédien Vincent Bilodeau roulait sur le pont Champlain, en direction des Cantons-de-l'Est, quand il a appris le décès de son ami Jean Besré. Bilodeau savait bien que dans quelques semaines (en avril 2001), son ami allait monter sur la scène de La Licorne. Mais quand la radio lui a appris la terrible nouvelle, il n'avait aucune idée de l'étrange destin qui l'attendait: Bilodeau allait jouer le rôle laissé derrière par Besré, dans la pièce L'affaire Dumouchon, de Lise Vaillancourt.

«La première pensée qui m'a traversé l'esprit a été «mon Dieu, personne ne va le remplacer. Et s'ils décident de le faire, son remplaçant aura de grands souliers à remplir», raconte Vincent Bilodeau. L'affaire Dumouchon était un projet intime piloté depuis un an par Martin Faucher. L'équipe a décidé d'aller de l'avant avec la pièce, par respect pour le travail accompli.

«Quand Martin Faucher m'a téléphoné, j'ai été à la fois estomaqué et touché. Mes horaires étaient compliqués. Je faisais une tournée, je jouais dans 24 poses et je préparais des spectacles pour La Licorne et le théâtre d'été. Je ne suis vraiment pas quelqu'un d'ésotérique, mais par un concours de circonstances incroyables, tout a fonctionné et les choses se sont placées comme dans un puzzle», poursuit l'acteur. Vincent Bilodeau se rappelle la grande charge émotive qui habitait les membres de la production, qui tous l'ont accueilli à bras ouverts. «On sentait avec nous la présence constante de Jean.»

Le remplaçant remplacé

Marc Béland, dans Et Vian! dans la gueule, remplace Pierre Lebeau, un acteur qui en connaît un bout sur l'art d'endosser un rôle destiné à un autre.

Le metteur en scène Denis Marleau, complice de longue date, rappelle que Lebeau a toujours excellé dans la fonction de «plan B.» À la fin de l'été 2006, à quelques semaines de la première de La fin de Casanova, c'est vers le colossal comédien que le directeur du Théâtre Ubu s'est tourné. Lebeau a accepté le périlleux défi de prendre le relais de Gabriel Gascon, pour la production qui ouvrait la saison d'Espace Go.

«Pierre s'est vite attelé à l'apprentissage du texte de Marina Tsvetaïeva, qui est une partition très compliquée. Acteur hors norme doté d'une mémoire phénoménale, il a apporté une nouvelle énergie au projet.

La collaboration vieille de plus de 20 ans entre Marleau et Lebeau a d'ailleurs pris naissance lors d'un remplacement. «C'était en 1988, lors de la tournée européenne de Merz Opéra. Pierre remplaçait alors Pierre Chagnon. On s'est senti en connivence, sans trop se connaître.»

En 1994, lors de la création de Woyceck au Théâtre national de Bruxelles, Denis Marleau était privé de son acteur principal Éric Firenz, tombé subitement malade. «Le jour de mon arrivée au théâtre, un billet du médecin m'attendait.» Le soir même, il appelait Pierre Lebeau qui lui a dit oui. Le lendemain, l'acteur prenait le premier vol pour Bruxelles. Mais, ironie du sort: Lebeau se retrouve à son tour à l'hôpital, victime d'une crise d'appendicite. Grâce à son incroyable force de récupération, il a repris les répétitions le surlendemain de son opération.

Et tiens, un autre clin d'oeil du destin: devinez qui défendait à son tour Woyceck à l'Usine C, en mars dernier? Marc Béland!

Remplacer par amitié

Par solidarité pour Paul Ahmarani et René Daniel Dubois, le mime et comédien Jean Asselin a renoncé à ses vacances pour remplacer son camarade Paul Ahmarani dans Kean, au TNM en septembre 2002. «J'étais flatté, en quelque sorte, qu'on me demande d'assumer un rôle de cette ampleur.»

Le nom de Marie-France Lambert se trouve aussi sur la prestigieuse liste de ces «plans B» débarqués en héros à quelques semaines d'une première. En 2003, elle a reçu un coup de fil de Paul Buissonneau, qui lui demandait de prendre la relève de Sylvie Drapeau pour le rôle de Magdelon dans Les précieuses ridicules au TNM.

«Sylvie est une actrice que j'aime beaucoup. C'était un honneur de reprendre le flambeau», évoque la comédienne, qui se souvient de la nervosité l'ayant envahie avant de monter sur les planches. «Valérie Blais et moi étions derrière les rideaux. Quand j'ai vu la foule dans la salle, je me suis demandé «qu'est-ce que je fais ici?» Philosophe, Marie-France Lambert rappelle d'ailleurs que le théâtre, «c'est savoir se virer sur un 10 cennes!»