Ce soir, François Létourneau, l'inoubliable P.A. des Invincibles, sera pour la dernière fois à Montréal le nerd de Matroni et moi. En même temps, ce diplômé du Conservatoire qui a fait un bac en sciences politiques à cause de Denise Bombardier avoue avoir toujours été un peu nerd et ne croit pas qu'il cessera de l'être après la tournée de Matroni et moi au Québec. Portrait d'un nerd qui s'assume.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Pour la première fois de sa vie depuis au moins 10 ans, François Létourneau, 35 ans, n'a rien à faire. C'est ce qu'il me lance d'un air légèrement anxieux au café où il m'a donné rendez-vous. Enfin, le rien dans ce cas-ci concerne surtout l'auteur François Létourneau, celui qui, au cours de la dernière décennie, a écrit des pièces comme Stampede, Texas et Cheech qu'il a par la suite adaptées pour le cinéma avant de se lancer dans la folle aventure des Invincibles et de pondre, avec son coauteur Jean-François Rivard, 36 épisodes en trois ans.  

C'est ce François Létourneau-là qui, pour l'instant, ne fait rien sauf prendre des notes en prévision d'un futur projet qui demeure un mystère pour tous, y compris pour le principal intéressé. Mais pour ce qui est du François Létourneau acteur et diplômé du Conservatoire promotion 1999, il est plus occupé que jamais. En plus d'interpréter le personnage du jeune intello dans Matroni et moi, il jouera le rôle du nouveau comptable et peut-être possible flamme de Marie-Thérèse Fortin dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin dont le tournage a lieu cet été. En juin, il campera le fils de Raymond Bouchard dans Funkytown, un film sur l'ère disco et sur l'animateur de radio Alain Montpetit (interprété par Patrick Huard), mort d'overdose dans une chambre d'hôtel et soupçonné du meurtre à New York d'une top-modèle montréalaise. Début août, on retrouvera Létourneau au grand écran dans Les grandes chaleurs, le nouveau film de Sophie Laurin adapté d'une pièce de Michel-Marc Bouchard. Dans cette histoire de cinquantenaire qui craque pour un jeune homme de la moitié de son âge, François Létourneau interprète le fils homosexuel du personnage principal joué par nulle autre que... Marie-Thérèse Fortin. Décidément.

 

Une grande constance

 

Les nerds, les geeks, les intellos, les gais: impossible de ne pas remarquer une grande constance dans le casting de François Létourneau. Ce dernier ne s'en plaint pas outre mesure.

 

«J'ai déjà joué des rôles différents, notamment pendant mes années de Conservatoire. Les profs voyaient déjà quel serait mon casting et ils m'ont tout fait jouer sauf ça! Cela dit, il y a des nuances importantes entre les personnages. P.A. était plus un cancre et un psy médiocre qu'un nerd. Quant au Gilles de Matroni et moi, c'est la première fois que je joue un vrai intello, bardé de diplômes universitaires. Ce fut un super beau défi.»

 

Même si P.A. fut un rôle marquant pour son auteur, François Létourneau a beaucoup plus d'affinités avec le Gilles de Matroni et moi, un intello caustique au cerveau surdimensionné qui parle trop pour masquer son absence de prise sur le réel. Des affinités biographiques, s'entend.

 

Élève talentueux

 

Né et élevé à Sainte-Foy, entre un père (Marcel Létourneau) professeur d'histoire et une mère (Francine Belle-Isle) devenue vice-rectrice de l'Université de Chicoutimi, Létourneau a étudié en sciences pures au cégep dans l'espoir de devenir médecin ou journaliste. Létourneau était si doué pour les études qu'il a même remporté une médaille du Gouverneur général pour ses performances académiques. C'est Denise Bombardier qui lui a remis la médaille, acceptant après coup d'aller déjeuner avec lui pour discuter de son avenir en journalisme.

 

Mais au lieu de le diriger vers une école de journalisme, Bombardier lui conseilla plutôt de faire un bac en sciences politiques, conseil qu'il suivit à la lettre. Létourneau allait d'ailleurs prolonger ses études par une maîtrise en philosophie politique quand son meilleur copain lui a appris qu'il partait pour Montréal tenter sa chance aux auditions du Conservatoire d'art dramatique. Le copain en question, c'était Patrice Robitaille. Létourneau avait fait du théâtre avec lui au cégep. Pour ne pas être en reste, Létourneau accepta d'être la réplique d'une amie commune qui s'était inscrite à la même audition. À l'issue de l'exercice, le directeur Normand Chouinard vint féliciter Létourneau et lui dire qu'il semblait avoir le talent nécessaire pour devenir acteur. Pourquoi ne pas tenter sa chance l'année prochaine ? Autant dire que le conseil n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. L'année suivante, Létourneau fut accepté en interprétation au Conservatoire sans se douter que c'est à la fois une carrière d'acteur, mais aussi d'auteur qui s'ouvrait à lui.

 

Comme Alexis Martin

 

En 1995, lors de sa première année au Conservatoire, Létourneau se demande encore s'il a fait le bon choix. La réponse lui tombe dessus au théâtre pendant la représentation de Matroni et moi à l'Espace Libre avec Alexis Martin dans le rôle de Gilles.

 

«En regardant Alexis que j'aimais déjà beaucoup comme acteur, j'ai compris que lui et toute sa bande n'avaient pas un sou mais que ça ne les empêchait pas d'écrire, de monter leurs propres pièces et d'avoir un fun noir entre eux. Je me suis dit: s'ils le font, moi aussi, je vais être capable de le faire.»

 

Cette dernière remarque me rappelle subitement qu'avant l'arrivée de François Létourneau, le nerd de service, tant au théâtre qu'au cinéma, n'était nul autre qu'Alexis Martin, un acteur mais aussi un auteur à part entière comme Létourneau.

 

Leurs deux carrières se ressemblent, à une seule différence près: ils ne sont pas de la même génération. Martin est né en 1964, Létourneau en 1974 et ces 10 années font toute une différence dans leur façon d'aborder le théâtre, la création et ce qu'ils cherchent à communiquer au public.

 

Interrogé à ce sujet, Létourneau commence par répondre qu'il est allergique au mot génération, allergique aussi à l'idée de se servir du théâtre pour passer un message ou véhiculer une certaine idéologie.

 

«Moi, ce qui m'intéresse avant tout, affirme Létourneau, c'est de raconter une bonne histoire, bien construite, captivante, crédible. Je n'ai aucun discours sur ce que j'écris. J'écris, point. Tant mieux si je dis des choses malgré moi, mais dire des choses pour dire des choses, je n'en vois pas l'intérêt.»

 

Le même sillon

 

François Létourneau n'aime pas analyser ce qu'il fait. Du moins pas publiquement. J'insiste malgré tout en lui rappelant le désarroi et la dépression de plusieurs de ses personnages, tous ces mâles trentenaires incapables de nouer de véritables relations avec les femmes, prisonniers d'une forme d'impuissance et vivant, chacun à leur manière, une grande misère affective et sexuelle.

 

Létourneau prend subitement ses distances en plaidant qu'il est heureux en amour, en couple depuis 13 ans et père d'un petit garçon de 2 ans. Bref: ce qu'il écrit n'est pas inspiré par sa propre réalité. Mais encore?

 

«La plupart du temps, c'est la tristesse qui me fait écrire et qui m'amène souvent vers les mêmes thèmes: la solitude, la sexualité, la dépression. Je n'ai personnellement pas souffert de la dépression, mais ce sont des états d'âme que je comprends bien et dont j'aime traiter parce que c'est riche dramatiquement. À part de ça, comme le dit si bien Larry Tremblay, un auteur, ça grave toujours le même sillon. C'est clair que les thèmes que j'ai abordés jusqu'à maintenant vont revenir, mais chose certaine, la prochaine fois, je ne raconterai pas l'histoire de quatre gars de 30 ans qui ont des problèmes à vivre. Jean-François Rivard et moi, on estime qu'on a fait le tour de cette chose-là.»

 

Heureusement, il reste à François Létourneau encore beaucoup de choses dont il n'a pas fait le tour. Le tour du monde. Le tour du Québec avec Matroni. Le tour de sa génération et peut-être aussi, du moins on l'espère, le tour de lui-même.