On peine à imaginer le scandale qu'aurait provoqué la création de La charge de l'orignal épormyable au moment où Claude Gauvreau l'a écrite, en 1956. Monter un mélodrame aussi cruel, ponctué de scènes de torture ou à connotation sexuelle, à une époque où l'omnipuissante Église se méfiait du théâtre semble tout simplement impensable. Sans compter le choc qu'aurait subi le grand public, qui venait de célébrer Gratien Gélinas et découvrait alors le théâtre de Marcel Dubé...

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Cinquante ans plus tard, la charge menée par Gauvreau ébranle-t-elle moins? Rien n'est moins sûr, constate-t-on ce jours-ci au TNM, où la pièce est présentée dans une mise en scène de Lorraine Pintal, qui complète ainsi une trilogie Gauvreau amorcée il y a 10 ans avec Les oranges sont vertes. La parole provocatrice du dramaturge rappelle que souvent, dans notre société éprise de liberté individuelle, on ne se gêne pas pour limiter celle des autres.

Mycroft Mixeudeim (François Papineau, stupéfiant), le poète persécuté qui se trouve au coeur de ce grand cirque de la cruauté qu'est La charge de l'orignal épormyable, c'est bien sûr le double de Gauvreau. Le poète maudit. L'incompris. Mais c'est aussi le porteur d'eau. Un pauvre homme qui accomplit la plus humble des tâches, pleure son amour perdu et n'ose pas espérer renouer avec le bonheur. Victime facile s'il en est.

Le voilà donc au service - ne serait-il pas plutôt pris au piège? - de quatre «pseudo-analystes du comportement humain» qui se disent ses amis pour mieux l'examiner, le manipuler, le torturer. Il n'y a pas d'échappatoire possible pour Mycroft Mixeudeim: ses bourreaux et lui vivent dans ce qui semble un bunker planté au milieu de la forêt, comme le suggèrent ces hauts murs de béton armé percés de portes dont l'une s'ouvre sur un sombre boisé. Décor judicieusement évocateur signé Jean Bard.

François Papineau trouble dès son entrée en scène. Voûté, l'air abattu, vulnérable malgré sa grande stature, il porte déjà dans son corps les marques d'une longue souffrance. Il n'est pas au bout de ses peines. Ses quatre examinateurs persécuteurs, menés par Lontil-Déparey (Éric Bernier) - un faible qui aurait lui-même pu devenir souffre-douleur s'il n'avait décidé de faire le bourreau -, semblent résolus à le briser complètement.

Comme ils n'y parviennent pas, ils font appel au sadique Letasse-Cromagon (Didier Lucien), qui abandonnera la torture psychique pour une forme plus directe. Et lorsqu'il s'y met, on saisit bien que le quatuor (complété par Sylvie Moreau, Céline Bonnier et Francis Ducharme) n'est formé finalement que d'amateurs...

Entre le tragique et le grotesque

Quoique cruelles, les séances de torture psychothérapeutique virent parfois au cirque - musique foraine à l'appui. Gauvreau se moque notamment des psychanalystes qui cherchent - et trouvent! - des obsessions sexuelles partout, ce qui donne lieu à des scènes presque bouffonnes. Ce sont précisément ces constants allers-retours entre le tragique et le grotesque, superbement rendus par la mise en scène éclairante de Lorraine Pintal et le jeu des comédiens, qui font la réussite de cette production.

Les sept acteurs, tous excellents, jouent de manière très physique, rarement naturelle. François Papineau est celui chez qui les contrastes sont le plus spectaculaires puisqu'il passe, sous l'oeil du spectateur, de l'état d'homme brisé à celui de grand gaillard à la force «épormyable», capable d'ouvrir de lourdes portes à grands coups de tête.

L'approche parfois carrément chorégraphique donne lieu à des scènes d'une beauté et d'une force exceptionnelles. Comme ce faux anniversaire désespérément perfide. Comme cette fin d'interrogatoire mouvementée, où les quatre analystes se lancent dans une espèce de danse coordonnée évoquant une série d'attaques destinées à lui laver le cerveau.

«Personne ne joue avec moi, on joue en se servant de moi», affirme Mycroft Mixeudeim, dans un moment de lucidité. Il ne s'en sortira pas et agonisera même trop longtemps, à la fin. Son sort, toutefois, remue profondément. Car c'est celui qui est réservé à bien des malheureux ordinaires, souffre-douleur ou têtes de Turc dans leur milieu. Des gens dont on prend rarement la défense. Au contraire.

La charge de l'orignal épormyable, au TNM jusqu'au 4 avril. Info: 514-866-8668.