Près d'une année s'est écoulée depuis le déferlement de la vague #moiaussi sur les réseaux sociaux dans la foulée de l'affaire Weinstein. Le Québec n'a pas fait exception et les scandales entourant Éric Salvail et Gilbert Rozon ont fortement touché et inspiré le milieu de l'humour. Discussion avec des humoristes sur l'effet de #moiaussi dans le monde du stand-up.

Stéphanie Vallet LA PRESSE

Libérer la parole des femmes sur scène

Il y a quelques années, Léa Stréliski ne pensait jamais qu'elle pourrait parler un jour de violence sexuelle sur scène. «Ça fait tellement longtemps que les femmes se taisent à propos des abus sexuels! À l'époque de ma mère, c'était encore impensable. Je ne pensais jamais que les femmes prendraient la parole. Je croyais qu'on resterait dans cette espèce de silence, dans cet esprit de "ben oui, tout le monde se fait un peu tapocher, on ne dit rien et on passe à autre chose"», lance l'humoriste qui s'émerveille encore que le cabaret Fuck la culture du viol ait vu le jour au cours de la dernière année. Léa Stréliski y a même partagé avec son public sa propre agression. «C'était incroyable de pouvoir rire de ça! Je n'avais ni honte ni peur, je savais que je n'étais pas en terrain hostile et je trouvais merveilleux d'être au stade où on pouvait parler de tout ça. Dans la vie de ma fille, ça le sera encore plus», pense l'humoriste. «Le mouvement #moiaussi a éveillé les consciences. La vague est forte et ratisse large, mais au final, les gens sont un peu plus intelligents», ajoute-t-elle.

Pour Léa Stréliski, #moiaussi a également permis aux artistes féminines de se présenter sur scène avec plus d'assurance.

«Le mouvement a donné une sorte de pouvoir aux filles, et ça nous a rappelé que ce n'était pas correct de se faire traiter comme ça. Je rentrais sur scène un peu la tête haute en disant: "Allô, vous n'avez pas le droit de toucher nos foufounes si ça ne nous tente pas!"», dit-elle à la blague. «On parle d'agression, de rapports de pouvoir et de la place des femmes comme on ne le faisait pas il y a quelques années encore. C'est un miracle!», estime-t-elle.

Une source d'inspiration

Animateur des Lundis de l'humour au bar Le Jockey, Charles Pellerin doit régulièrement renouveler son matériel sur scène. Quand les scandales entourant Éric Salvail et Gilbert Rozon ont éclaté, il a sauté sur l'occasion pour écrire de nouveaux numéros en lien avec #moiaussi. «C'était trop puissant pour que je passe à côté de ce sujet-là. La première semaine, ça a plus ou moins bien passé. On sentait que la plaie était récente. Et quand tu commences à faire un numéro, tu n'es pas encore parfaitement en contrôle. Mais, rapidement, le numéro a été bien reçu», se souvient Charles Pellerin, qui a d'ailleurs choisi pour son tout premier gala Juste pour rire cet été de présenter un numéro sur le sujet. Un pari assez risqué pour un jeune humoriste de la relève? 

«Je trouvais l'image belle que l'année où Rozon a été écarté, un jeune vienne lui faire un gros finger pendant son premier gala. Il y avait une partie de risque, mais je trouve quasiment plus risqué de faire un numéro fade que celui-ci», confie l'humoriste, qui a reçu un accueil plutôt timide de la part du public.

«Disons que ça rentrait plus fort en première partie de Jay Du Temple. Les spectateurs de Juste pour rire étaient un peu frileux. Mais j'avais envie, au-delà de ma personne, que les gens voient mes idées pour mon premier gala», ajoute-t-il.



Quelle part d'opportunisme y a-t-il à parler de #moiaussi pour un humoriste?

«Mon numéro sur la porno féministe date d'avant l'automne dernier. Je parlais aussi des femmes policières entrées dans la police après les chiens. Je crois que j'ai toujours eu un souci de justice et d'égalité sociale. #metoo est venu me chercher pour ça», estime Charles Pellerin. «Pour moi, la porno féministe est une solution, une manière de changer le problème à la racine. L'éducation sexuelle se fait beaucoup par la porno aujourd'hui, et très jeune. Je trouvais important d'en parler encore une fois, car le débat s'est terminé très rapidement. Je voulais que, collectivement, on parle de #moiaussi et qu'on en rie», dit-il.

Un sujet trop sensible?

Tous les numéros créés dans la foulée de #moiaussi n'ont pas été bien reçus. L'automne dernier, Guy Nantel a fait parler de lui pour une de ses blagues faisant partie d'un long numéro sur la notion de consentement et sur la culture du viol dans son nouveau spectacle. Il y parle d'Alice Paquet comme de «la fille qui a couché avec le libéral Souvlaki». Blessée par les propos de l'humoriste, la jeune femme l'a accusé de banaliser les violences sexuelles. Le débat était lancé!

Deux jours après l'éclatement des affaires Salvail et Rozon, Christine Morency a quant à elle été rappelée à l'ordre par son public lors du premier cabaret Fuck la culture du viol.

«La première fois que j'ai présenté mon numéro, il a été très mal reçu. Ça a créé un frette dans la salle! J'ai un angle assez particulier où je dénonce le viol tout en disant que ça m'attriste que ça ne m'arrive pas. C'était deux jours après la vague de dénonciations #moiaussi. C'était bien trop frais pour dire ça devant des gens qui ne me connaissent même pas. Disons que j'ai appris!», se souvient l'humoriste, qui a depuis retravaillé son texte. «J'ai gardé le numéro et j'explique maintenant cette anecdote avant de le faire. C'était maladroit de ma part. La poussière est un peu retombée, le timing est meilleur et je le présente en riant de moi», précise-t-elle.

Est-ce que #moiaussi serait un sujet trop sensible pour être présenté dans un spectacle d'humour? «Le petit évènement qui s'est produit m'a un peu refroidi. Mais #moiaussi a changé des choses. Il faut avoir une certaine sensibilité. Les gens sont plus à l'écoute, plus sensibles aux problèmes sociaux. Il faut faire attention à la manière dont on livre un message. Moi, ça ne m'est pas arrivé, alors je dois faire attention à ce que je dis si je ne veux pas qu'une personne qui a été agressée écoute mon numéro et se dise que je n'ai rien compris», estime l'humoriste.

De son côté, Mariana Mazza n'a pas choisi d'écrire sur le sujet. Mais elle avoue garder #moiaussi en tête dans son processus de création. «Maintenant, quand je parle d'un sujet plus sensible, je me dis qu'il y a eu un avant et un après #moiaussi», précise-t-elle.

Aux États-Unis, de très nombreux humoristes ont abordé le sujet de #moiaussi dans leurs spectacles au cours de la dernière année. Que ce soit Amy Schumer, Dave Chappelle ou l'Australienne Hannah Gadsby, tous ont apporté leur grain de sel. Et pour certains, l'accueil a été plutôt mitigé.

«Je suis fan de Dave Chappelle. Dans son numéro sur les femmes humoristes qui se sont retrouvées devant Louis C. K. en train de se masturber, je comprenais son point de vue, mais c'est une mauvaise connaissance de la réalité de ce qu'est se faire agresser. Ce qui a changé, c'est que nous pouvons répondre et dire qu'il ne sait pas de quoi il parle, que les femmes commencent dans le métier à moins mille par rapport aux hommes», affirme Léa Stréliski.

Photo André Pichette, Archives La Presse

L'humoriste Charles Pellerin en spectacle au festival Mile Ex End, le 3 septembre dernier

Pour sa part, Guillaume Wagner considère que Dave Chappelle exprime une opinion qui n'est pas de son temps dans ce numéro tiré de Bird Revelation, sur Netflix.

«Quand tu fais des blagues sur les victimes, je trouve ça maladroit et presque gênant. Je ne trouve pas que ça amène un point de vue intéressant en tant qu'humoriste. J'adore Dave Chappelle, c'est un génie dans son genre, mais je le trouve parfois en retard sur son époque comme au sujet des transgenres», note-t-il.

La fin de l'humour de «mononcle»?

Le mouvement #moiaussi marque-t-il la fin de l'humour sexiste ou macho sur scène?

«Absolument!, s'exclame Christine Morency. Il faut que ça soit plus fin que ça, disons! Il doit y avoir un but derrière ce que tu dis. L'humour des années 90 ne passe plus!»

Une position partagée par Guillaume Wagner, qui consacre dans son nouveau spectacle Du coeur au ventre un numéro complet à #moiaussi en s'adressant directement aux hommes.

«J'explique aux hommes qu'il y a une remise en question à faire et je m'inclus là-dedans en tant qu'homme, mais aussi humoriste. Dieu sait qu'on a été pas pires dans les jokes sexistes, et j'en ai fait aussi! J'avais envie de parler de ça, qu'on est en 2018 et qu'il faut passer à autre chose. Je ne pense pas que ce genre d'humour est encore pertinent. Il y a un poids dont on peut se délester en tant qu'hommes, car je sais que ça ne rend pas les hommes heureux d'être pris dans cette masculinité toxique», estime Guillaume Wagner avant d'ajouter: «Il existe des humoristes un peu plus machos dans leur représentation cliché de ce qu'est un homme. C'est leur perspective et ils touchent des gens qui pensent comme eux. Ils ont le droit d'exister, mais c'est certain que la nouvelle génération n'est pas du tout comme ça!»

Pour Mariana Mazza, il n'existe pas d'humour macho en soi, mais plutôt de mauvaises blagues. «J'en fais parfois et je ne suis pas un homme. Il faut arrêter de penser que ce sont les hommes le problème en humour. Le problème, c'est le mauvais gag. Point. Moi, j'assume mes blagues déplacées et je les défends parce que je considère que c'est drôle. Il y en a qui aiment ça et d'autres non. Mais je les défends. Ce n'est pas la fin de l'humour macho, c'est le début de réfléchir avant de parler», conclut l'humoriste.

Photo tirée du compte Facebook de Christine Morency

L'humoriste Christine Morency