Pour les 30 ans de sa création, le groupe RBO a non seulement reçu la Médaille d'honneur de l'Assemblée nationale, mais il fait aussi l'objet de grandes séries documentaires, radio et télé, animées par Stéphan Bureau. Inspiré par cet anniversaire, le cahier des Arts de La Presse se penche sur les rapports de RBO avec la culture, car pour bien parodier, encore faut-il être cultivé!

Chantal Guy et Aleksi K. Lepage LA PRESSE

«I want to pogne» - RBO et la culture québécoise

Depuis sa création en 1981, le groupe RBO a les deux pieds bien ancrés dans la culture de «che nous», mais il ne s'est pas gêné non plus pour donner quelques crocs-en-jambe à cette même culture. Car pour bien parodier ce qui se fait «made in Québec», il faut la connaître à fond, et RBO couvrait tout ce qui touchait de près ou de loin les Québécois.

«Ce qui était le fun, se rappelle Bruno Landry, c'est que nous avions des intérêts complémentaires. Pour la musique, c'était André et Yves, pour la littérature, Guy, et moi, le cinéma et les boîtes de céréales...»

Depuis 30 ans, ils ont vu évoluer la culture québécoise qu'ils ont pris plaisir à égratigner, jouant à la fois avec nos complexes d'infériorité et nos désirs de grandeur la chanson I want to pogne en est un bon exemple, en quelque sorte une claque à tous ceux qui bradaient la langue française pour réussir. «Nous sommes passés d'une culture où sortir du Québec pour faire des trucs était exceptionnel, et même mal vu dans certains cas, explique André Ducharme. Comme pour Céline Dion ou Diane Tell. Faire carrière en France, en français, c'était déjà vu comme une trahison, alors faire carrière aux États-Unis en anglais, c'était totalement inconcevable.»

«Maintenant, c'est une preuve de réussite, note Guy A. Lepage. J'ai une dizaine de DVD de 10 pays différents pour la série Un gars, unefille, je trouve ça surréaliste.»

Yves Pelletier résume cette ouverture sur le monde à cette révélation qu'il a eue en voyant le spectacle Love du Cirque du Soleil à Las Vegas: «Une mise en scène de Dominic Champagne, contribution d'Alexis Martin, des capsules de François Pérusse... Je voyais un gros show et j'ai repensé au show de Dominic dans la cour de l'École nationale de Théâtre, Toupie Wildwood. J'ai dit à Dominic: ce spectacle, c'est Toupie Wildwood avec plein de moyens! C'est ça qui a changé. Les gens qui créent et qui ont des choses à dire au Québec ont des possibilités plus grandes d'aller chercher des réseaux ailleurs.»

«En même temps, on garde notre spécificité francophone, souligne Bruno Landry. Quand on se compare au Canada anglais, en compétition avec Hollywood et le marché américain, les seules émissions de télé nationales qui sont regardées là-bas, c'est le Téléjournal et le hockey. Même si elle a de la difficulté à survivre, nous avons une industrie culturelle, un star-système québécois.» «Nous avons même quatre revues à potins qui vivent juste avec les vedettes québécoises!», renchérit Guy A. Lepage.

Quant à l'humour, qu'ils ont marqué pour toujours et qui est devenu aujourd'hui un métier reconnu ainsi qu'une industrie sérieuse, ils considèrent avoir fait partie de la dernière génération d'humoristes autodidactes. «L'humour a suivi l'évolution de la société québécoise et occidentale en général, estime Yves Pelletier. L'expression médiatique s'est démocratisée. Avant, tu avais quatre postes, maintenant il y en a des centaines, il y a les réseaux sociaux aussi. Mais l'humour est devenu un peu plus industriel, on a une vision moins artisanale, et plus économique, dans tous les domaines. C'est beaucoup plus facile d'avoir une tribune aujourd'hui, mais le problème, c'est le nombre, il y a plus de compétition et c'est plus difficile de se distinguer des autres.»

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«La guidance parentale est advisée» - RBO et le cinéma

Cinéphiles éclectiques, les RBO piochent avec un égal enthousiasme dans tous les catalogues: de la série B commerciale aux intouchables classiques du répertoire, de la mégaproduction crétinisante au cinéma d'auteur parfois plus creux que profond. Science-fiction, western, comédie, horreur, tous les genres sont égratignés dans la joie, et les titres seuls de ces capsules parodiques sont éloquents: Les propagateurs de l'espace, La ruade vers l'ouest, Exterminator, La toubib à la plage ou encore La grosse gélatine au chalet.

Les RBO tâtent même un peu du porno dans une bande-annonce du glauque Cinéma Éros, lequel propose entre autres délices Libertinage à la ferme et Suédoises à temps partiel. Mais on retiendra ici avec une affection particulière les pastiches, à la fois moqueurs et révérencieux, de certains monuments du 7e art: Pagnol passe à la casserole dans un extrait, sans cesse interrompu, de Marius mettant en vedette Raimu, Champou, Vomi et Cocu. Bergman et Kurosawa n'y échappent pas, le temps d'un ou deux flashes. Et tout un pan du cinéma français intello trouve sa tête à claques dans le personnage d'Éric Émoglobul, réalisateur en perpétuelle quête de jeunes premiers (idéalement à poil), reconnu pour ses mises en scène «fluides» et son amour de la pipe, clone de Chabrol habité par l'esprit de Rohmer. Ça ne s'invente pas.

Yves Pelletier > «Nous avions tous la même curiosité cinématographique. Nous sommes de la génération qui a fréquenté l'Outremont, le Ouimetoscope, les cinéclubs des cégeps. C'était une expérience que tu partageais avec d'autres, alors qu'aujourd'hui, on loue des DVD. On avait un bagage commun.»

Bruno Landry > «J'ai travaillé pendant des années dans un cinéma et la beauté de ce travail, c'était de regarder des films. Ettore Scola, Fellini, Rohmer, Pasolini...»

Guy A. Lepage > «Parodier Pagnol, c'était pour nous faire plaisir, ça nous faisait tripper. C'est pourquoi l'ordre de l'émission était important, on plaçait la parodie de Pagnol entre deux parodies de pubs hyper punchées.»

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«Gammick international» - RBO et la télé

Il y a fort à parier que les anthropologues de l'avenir fouilleront les archives de RBO, ces enfants de la télé, pour en apprendre sur la petite histoire de la télévision québécoise. Si la télé est un miroir, l'ensemble des parodies de RBO est le miroir de ce miroir, l'abîme mis en abyme, car de la télé, RBO connaît tous les vices et toutes les tares.

Les comiques ratissent large, allant puiser aussi dans les télés américaine (Papa a raison, Zizanie), française (Place à la chanson) et dans le vaste univers des émissions pour enfants et ados (de Supercar à Bibi et Geneviève, détour obligé par Passe-Partout) et à peu près tout ce qui s'est fait pour le petit écran depuis l'invention de la boîte à images. Mais c'est cette «télévision du quotidien» qui semble les fasciner, cette télé du jour le jour, si habituelle qu'elle traverse assez mal le passage des modes: téléromans verbeux aux décors de gyproc, en vrac et dans le désordre: Des deux de pique, Les Nachos, Chancres en ville, L'Irritage, Chicken Chow-Ming, En plein temps ou encore ce basique René et Denis, où nos réseaux généralistes, qui à l'époque se livraient une réelle compétition, proposent le même concept, chacun suivant sa vocation et ses moyens respectifs.

Les clowns n'ont pas manqué de revisiter la télévision aux vertus pédagogiques façon Janette, cette télévision de L'amour avec un gros T'A. Surtout, RBO s'est beaucoup intéressé à tout ce qui fait de la télé un médium chaud, ou disons un médium tiède et mou: les postes de télé-rencontres, les «infomerciaux», la télévision communautaire en général, celle de l'époque où câble ne rimait pas avec HD et où ce qui est devenu le Canal Vox se faisait appeler «le 9». Ce dernier réseau broche à foin et joyeusement amateur aura inspiré à RBO, entre mille fantaisies (Le hockey des aveugles, Bonjour la police), ce curé lecteur des nouvelles pour les sourds, interprété par Yves, accoutré en faux Père Leboeuf. Un personnage en soi, émancipé de la caricature.

RBO faisait aussi l'examen pas fin de la publicité, quelle qu'elle soit et quoi qu'elle veuille vendre: pubs familiales et de bon ton (Molson, Kraft, McDonald's, Wal-Mart et autres empires aujourd'hui inattaquables), pubs maison fabriquées à la mitaine, loin des séances de brainstorming créatif, par des entrepreneurs économes (Daniel Spécialité, Dimitri, Au bon marché.) Toutes ces parodies publicitaires ne véhiculent au fond qu'un seul message: on nous vend de la scrap.

Guy A. Lepage > «Dans les années 80, c'était les jeunes qui rentraient dans les vieux et qui prenaient leur place. Deux techniques s'affrontaient, la vieille et la nouvelle, la génération MusiquePlus qui est un peu la nôtre avec 75 images en 60 secondes, confrontée aux téléromans et aux publicités avec un plan. Pendant des années, toutes les émissions avaient 75 plans par minute, 8 chroniques, des clips dans le milieu. Aucune émission n'avait un même sujet du début à la fin et au bout de 10 ans, on s'est écoeurés.»

Bruno Landry > «À notre époque, l'écoute télévisuelle était moins morcelée, ce qui fait que les références étaient plus universelles. Quand on parodiait un clip, tout le monde l'avait vu, alors qu'aujourd'hui, les vidéoclips ont une diffusion assez marginale.»

Yves Pelletier > «Les moyens ont changé, mais c'est le même contenu. «Coup de foudre», c'est devenu «Occupation double», mais c'est le même genre de plaisir. Marcel Pelchat pourrait être au Canal Vie avec une émission plus léchée de transformation de madames.»

André Ducharme > «Le Canal Vie, c'est le câble avec des moyens.»

Guy A. Lepage > «J'ai beaucoup aimé «L'héritage» de VLB. Imaginez si ça avait été réalisé par David Lynch!»

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«Place à la chanson!» - RBO et la musique

Ils en auront fait tourner, des tubes pendant leurs glorieuses années de radio, et même des tubes lumineux à la télé dans leurs toutes premières émissions à feu TQS. Les RBO, qui ont fait leurs propres disques, connaissent la chanson, assez pour bien la châtier, car qui aime bien, etc. Aussi ont-ils été généralement assez polis, ou disons pas trop vaches, avec les stars d'ici, décennies confondues. Certes, la dent est pointue, mais la morsure jamais si profonde, et la farce somme toute de bonne guerre: ont souffert Céline, Marjo, Paul Piché, Jim Corcoran, Les BB, Michel Rivard (donc Beau Dommage), Serge Fiori (donc Harmonium), les Simard, Patrick Norman, Mitsou, Marie-Denise Pelletier, Pierre Lalonde, encore Paul Piché et autres éventuels élus au Retour du vieux stock.

Côté américain, on se souviendra de ces fameuses compilations Vidéo-Classique éditées par Gammick international, généralement disponibles sur des vieilles cassettes cheap de chez «Kresge», avec Suzanne Vega, Peter Gabriel, Michael Jackson, Cool&The Gang (alias Frisquet et sa bande), Madonna et consorts. La sémillante Mulo (Chantal), personnage inventé qui semble appartenir au domaine public, incarnation du kitsch parisien des années 80, ajoute une french touch du plus bel effet. Mais ce seront sans doute Les Bidules, polycopies bleu-Québec des mythiques Beatles, jeunes gens dans le vent et sévissant sur Lacordaire plutôt qu'à Liverpool, qui passeront à l'histoire. Ces dernières parodies de RBO supplantent presque, en tant que «vers d'oreille», les chansons d'origine, si bien que l'on se surprend à fredonner Cueillir des fraises dans un champ de fraises au lieu de Strawberry Fields Forever, et Y'a rien là au lieu de Let it Be.

André Ducharme > «Je pense que dans notre façon d'être, dans notre dynamique, nous étions un peu comme un groupe rock.»

Yves Pelletier > «La musique des années 60, c'est celle que nous avons découverte quand nous étions enfants. Les années 70, c'est notre adolescence. Dans les années 80, nous étions des adultes qui jugeaient ce qui nous entourait du point de vue d'humoristes qui veulent parodier.»

André Ducharme > «En 1970, j'avais 9 ans, et 18 ans en 1979. Cette décennie couvre un «range» complètement fou d'émotions. Cette musique-là vient plus me chercher que celle des années 80. «

Bruno Landry > «Le plus important, c'était le meilleur casting, autant vocal que visuel, ce qui faisait qu'on pouvait par exemple chanter sur la voix d'André.»

Yves Pelletier > «Ce que j'aime présentement, c'est qu'il y a une autre façon d'écouter de la musique québécoise, Mon feeling, c'est qu'il y a plus d'expérimentations. Ce n'est pas de la diffusion très large, mais grâce à l'internet et iTunes, tu peux réussir à avoir une carrière musicale. Malajube, par exemple, se promène partout dans le monde.»

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«Heu... Bo Derek!» - RBO et la littérature

Est-ce par respect, par pudeur ou simplement parce que les littéraires, hors saison du livre, ne font pas souvent parade dans les médias de masse que RBO chatouille si peu les écrivains? On garde en mémoire un Victor-Lévy Beaulieu passablement intoxiqué et perdu dans les vapes, à l'écriture de Montréal, PQ, téléroman ici trafiqué et qui passe, sous nos yeux, de mélodrame en odyssée ésotérique.

On garde aussi en tête cette refonte absurde de l'émission Apostrophes où un Bernard Pivot de caricature laisse la parole à un sosie de Marguerite Duras opposé à un auteur «canadien», lequel tâche d'expliquer à l'animateur et au public le «dialecte» québécois. Aussi délicats, les RBO n'ont pas souvent ridiculisé les peintres ni mis en boîte l'art contemporain. On se rappelle cette parodie d'une émission culturelle où, trituré, un artiste soi-disant slave tâche d'expliquer à de faux Daniel Pinard et Nathalie Petrowski la pratique toute polonaise de la sculpture du navet.

Yves Pelletier > «L'inspiration de RBO vient de la bande dessinée, les «Rubriques-à-brac» de Gotlib, l'esprit du magazine «Mad», Kentucky Fried Movie. Je me souviens aussi des recueils de nouvelles de Woody Allen, qu'on a tous lus.»

André Ducharme > «Il est possible de rire des écrivains et des livres s'ils sont connus d'une grande majorité du public. Par exemple, Michel Tremblay pourrait parfaitement servir de personnage à des humoristes, ce qui a d'ailleurs été le cas pour les Grandes Gueules à la radio. Spontanément, je pense à Marie Laberge ou à India Desjardins qui sont assez connues médiatiquement pour être parodiées. J'ai souvent imité Claude Jasmin à la radio. Certains phénomènes littéraires pourraient également être utilisés par des humoristes. Ces dernières années, RBO aurait certainement parlé du «Da Vinci Code», du Secret, de Harry Potter, etc.»

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«Bonne dégoûtation...» - RBO et la gastronomie

On est forcé ici d'évoquer les exploits culinaires du Chef Groleau (Bruno) qui pratiquait son art, en ondes, avant les Pinard et di Stasio. Ce grégaire et vulgaire Groleau, authentique et unique cordon brun dont la moustache rappelle le bon visage d'un grand cuistot du «manger en cannes», Ettore Boiardi (oui, Chef Boyardee) est le créateur émérite d'une impressionnante variété de recettes issues des plus bas-fonds de la province, recettes à base d'ingrédients secrets qui, on le sait, ont avantage à rester secrets. Ne nommons que cet énigmatique crastillon, sorte de pâte composite et tout-usage, au goût de défi et qu'il faut idéalement servir bien dégorgé. Le plus puissant des vomitifs. Sans parler du «bon vin maison de chez nous» (fait à la main, ou plutôt au pied) qui ferait mentir tous ceux qui boudent le beaujolais nouveau.

N'oublions jamais que les mets apprêtés par Groleau ont tendance à sortir par où ils sont entrés, les liqueurs avec. Groleau sévissait à l'époque où les «émissions de cuisine» étaient diffusées le matin et l'après-midi et n'avaient pas la cote glamour dont elles jouissent aujourd'hui.

André Ducharme > «Le phénomène existait déjà à l'époque, mais n'avait pas l'ampleur qu'il a aujourd'hui. Je me trompe peut-être, mais je crois que Daniel Pinard y est pour beaucoup dans ce qui s'est passé au Québec avec les émissions de cuisine. Josée di Stasio vient évidemment de là, et les autres réseaux ont suivi avec Ricardo, etc. Le phénomène télé-cuisine auquel on assiste présentement est par contre mondial. «Un souper presque parfait» est un concept anglais repris dans plus de 20 pays dans le monde. On assiste aussi à une vague de chefs-vedettes, (Picard, Hugues, Laprise, Vézina, Marcotte, Ferrer). J'imagine que RBO s'amuserait avec ça. J'imagine le chef Martin Picard confronté avec le chef Groleau dans un duel style Iron Chef...»

La série RBO 3.0, animée par Stéphan Bureau, sera diffusée à compter du 9 janvier, 21 h 30, à la télé de Radio-Canada, tous les lundis. Aussi à découvrir: le documentaire radio sur www.rbo.ca.