Mercredi soir marquait la rentrée montréalaise de Karine Ledoyen, chorégraphe doublée d'une dynamique entrepreneure culturelle, qui participe activement à la revitalisation de la danse dans la ville de Québec. Jusqu'au 21 mars, Ledoyen présente Cibler, à l'Agora de la danse.

Stéphanie Brody, collaboration spéciale LA PRESSE

Karine Ledoyen crée Cibler en 2008, en réponse au suicide d'un ami. Soulignons d'emblée la grande efficacité de la scénographie, conçue par la chorégraphe, assistée de Geneviève Tremblay. L'avant-scène est tendue d'un rideau de longs fils de laine rouges et blancs. Autant de vies que les interprètes - Véronique Jalbert, Sonia Montminy, Sophie D. Thibeault et Julie Belley (remplacée à la première par Ariane Voineau) - viendront couper, petit à petit, avec une lenteur rituelle. Ledoyen s'inspire notamment du mythe des trois Parques: l'une tisse le fil du cours de la vie, l'autre l'enroule sur un fuseau et la troisième le coupe.

Une danseuse pratique d'abord une ouverture au centre du rideau. C'est à travers cet espace restreint que Ledoyen cadre les premiers tableaux de Cibler. Des images élégiaques, souvent rehaussées, éclairages de Mathieu Doyon aidant, par de superbes jeux de perspectives. On retient cette femme nue, prisonnière d'une toile de fils, ou trois corps qui chutent en succession, encore et encore et de plus en plus vite, si bien qu'on a l'impression d'un carnage. Sans en abuser, Ledoyen reprend parfois ce motif d'effet domino: la mort se répercute sur ceux qui restent.

Dommage cependant que la fraîcheur et la belle charge symbolique des premiers tableaux, si habilement composés et contenus, s'évanouissent à mi-parcours. En lieu et place, des séquences dansées infiniment trop bavardes, dont la gestuelle surannée n'alimente tout à coup plus le propos de Ledoyen. De plus, la chorégraphe se rabat alors sur des procédés convenus, vus et revus: courir d'un bout à l'autre de la scène, jusqu'à l'épuisement; s'élancer, avec fracas, dans les bras de son partenaire; des dos nus, sous des éclairages stylisés.

Restent encore, ici et là, de beaux filons dans les sections finales, qu'il aurait cependant fallu laisser vivre, sans surcharge. Ainsi, on aime cet instant où le réel se surimpose au symbolique: une danseuse se débat avec un corps inerte, tandis que deux autres coupent, inexorablement, tous les fils de laine restants. Malgré cela, rien ne peut empêcher Cibler de stagner. Il faut couper, élaguer, choisir une voie, ou voix, et s'y tenir.

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Cibler de Danse K par K. Jusqu'au 21 mars, à l'Agora de la danse. Info: 514-525-1500.