Il y a des pièces drôlement bien programmées. Le jour même où les États-Unis dévoilaient leur nouvelle stratégie en Afghanistan, La Licorne présentait la première d'Au champ de Mars, un texte de Pierre-Michel Tremblay qui met en scène un soldat canadien en choc posttraumatique, de retour d'une mission à Kandahar.

Jean Siag LA PRESSE

La nouvelle création de Tremblay n'a pas pour but de questionner la présence militaire en Afghanistan. Bien qu'on puisse être amené à y penser. L'auteur de Coma Unplugged s'attarde plus simplement au parcours d'un jeune homme, Éric, enrôlé dans une sale guerre, qui revient chez lui brisé, révolté, isolé.

Interprété avec beaucoup d'aplomb, mais aussi de subtilité, par Mathieu Quesnel, Éric est hanté par ce qu'il a vécu à Kandahar. Les détails de son expérience là-bas nous sont révélés au cours de la pièce. Le comédien apporte toutes les nuances qu'il faut pour dépeindre ce garçon à l'humeur changeante, qui tente sans succès de vivre une vie normale.

Ses cauchemars et ses psychoses sont incarnés par son sergent de l'époque, dont le fantôme est toujours présent sur scène. Pour le rappeler à l'ordre, l'insulter, le dénigrer, le rabaisser.

Sébastien Rajotte est très adroit dans son rôle de militaire dominant, balafré et taché de sang, symbole fort de la présence d'Éric en Afghanistan. En même temps, il parvient à nous faire rire avec cet accent qui évoque la «parlure» de Jean Chrétien et ses digressions sur Tim Hortons.

C'est dans ce contexte qu'Éric rencontre une psychiatre à bout de nerfs, souffrant de «fatigue de compassion». Josée Deschênes est brillante dans le rôle de cette femme excédée, à la fois solide et extrêmement fragile. Qui cherche, elle aussi, à s'éloigner de la souffrance de ses patients. Elle s'inscrit d'ailleurs à des cours de clarinette, ce qui donne lieu à des scènes assez cocasses.

Toute la force du texte et de la mise en scène de Michel Monty se trouve dans la juxtaposition constante de la guerre en Afghanistan (ç'aurait bien pu être une autre guerre) avec le quotidien des personnages, qui mènent leurs propres batailles. C'est grâce à ces contrastes que nous parvenons à entrevoir une lueur d'espoir pour ce garçon blessé.

Bien sûr, à côté de cette guerre, tout le reste peut nous sembler frivole. Les cours de clarinette de la psychiatre, Rachel; le film que rêve de réaliser Marco, empêtré dans ses films de série Z; le militantisme du professeur de clarinette. Pourtant, c'est par cette frivolité que passe le retour à la vie d'Éric.

Impossible de ne pas rire durant l'heure et quart bien serrée de ce ballet dramatique qui nous amène de l'appartement d'Éric au bureau de la psy; du studio du musicien pacifiste (Justin Laramée) à la salle de montage du réalisateur de films.

Dans son rôle du «réal», David Savard, est, lui aussi, très juste et très drôle dans son interprétation du type qui cherche à exploiter l'histoire d'Éric pour faire LE film de sa vie. C'est d'ailleurs bien involontairement qu'Éric se confiera à lui, démythifiant ainsi toutes ces allusions au Tim Hortons.

On sort du Champ de Mars avec autant de lourdeur que de légèreté. Avec le goût d'affronter la vie quand même.

Au champ de Mars, à La Licorne jusqu'au 6 mars.