Le grand metteur en scène italien Pippo Delbono est un survivant de plusieurs guerres intérieures. Séropositif, il a côtoyé de près la mort depuis 20 ans. Il a frayé avec la folie, a eu ses appartements à l'hôpital psychiatrique où il s'est lié d'amitié avec d'illustres génies inconnus. À l'invitation du festival TransAmériques, Delbono offre aux spectateurs de l'Usine C le spectacle Questo Buio Feroce, un bal funèbre et bigarré qui fait défiler sur un même podium la mort et la beauté.

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

«Un spectacle sur la beauté qui est en train de finir, sur un monde qui est en train de finir», évoque Delbono, joint en Italie quelques semaines avant son départ pour Montréal.

 

On m'avait prévenu: Pippo Delbono serait difficile à joindre pour une entrevue. Mais les planètes devaient m'être favorables ce jour-là: au bout du fil, il s'avère généreux, disponible, s'épanchant facilement sur la souffrance personnelle qui a nourri son travail artistique.

«Je suis passé à travers le sida, la folie et plusieurs moments difficiles. À condition d'en sortir, ces expériences nous aident. Nous sommes tous à côté de la mort. Or, en Occident, on en parle comme quelque chose de désespéré, en mettant l'accent sur la pitié, la violence, la peur. La mort n'est jamais considérée comme une part fondamentale de la vie», philosophe Delbono, avec sa voix grave et envoûtante.

Le point de départ de Questo Buio Feroce a été une autobiographie de Harold Brodkey (romancier américain mort du sida) dénichée par Delbono dans une librairie en Birmanie. «C'était bizarre de me retrouver dans ce pays où règne une dictature, et de trouver ce livre qui raconte le voyage d'un homme vers la mort. Brodkey arrive à retrouver, à la fin de sa vie, une harmonie et une certaine spiritualité.»

Après le choc littéraire avec Harold Brodkey, il fallait délaisser le livre pour créer de la vie. Delbono a plongé en lui-même pour imaginer une oeuvre «sur la possibilité de lumière dans l'art». Dans Questo Buio Feroce, il fait jouer un schizophrène, un trisomique, un sourd-muet... Mais il refuse de parler de ses acteurs «atypiques» comme des handicapés. Pour lui, ce sont des artistes. Point à la ligne.

«Je refuse les catégories. Je n'ai jamais voulu catégoriser les choses, autant dans mon travail que dans mon enseignement à l'École de Milan, mon étude de la danse et du théâtre oriental. La maladie et la folie m'ont ouvert les yeux sur autre chose. Il y a beaucoup d'ego et d'arrogance, dans le travail de l'artiste. Pendant mon séjour à l'hôpital psychiatrique, j'ai par exemple connu Bobo - sourd-muet interné depuis 40 ans - un petit homme extraordinaire par sa façon d'être dans son corps et la poésie qu'il met dans chaque geste.»

Théâtre du corps

Pour Delbono, Van Gogh était avant tout un grand artiste, plus qu'un homme avec quelques problèmes. Même chose pour Artaud, qui à ses yeux n'était pas un fou. «Notre société crée des modèles tellement standardisés. Moi, je préfère les êtres différents.»

Il dit vouloir créer un «théâtre du corps», qui raconte la diversité humaine. «Il y a des personnes qui ont des corps différents, qui ne sont pas considérés «beaux». Mais pour moi, ils sont magnifiques», lâche le metteur en scène qui ajoute être très rigide dans la construction de ses spectacles. «Il n'y a pas de place pour l'improvisation dans mes spectacles. Pour être libre, il faut d'abord acquérir une grande maîtrise de la technique.»

Très actif dans son pays («j'ai de la chance, mes pièces sont présentées dans les grands théâtres italiens»), Pippo Delbono s'insurge contre les dérives de la droite en Italie. «Récemment, il y a eu une proposition de loi à Milan pour que des sièges dans les autobus soient réservés aux étrangers. C'est hallucinant que nous en soyons là. À la fin, Shakespeare avait bien compris: dans la vie, tout est basé sur le fait que vous soyez blanc, noir, riche ou pauvre.»

Bouddhiste pratiquant depuis 20 ans, sa vie spirituelle l'a amené à faire un voyage intérieur pour mieux comprendre son histoire, sa pensée, qui il est comme artiste. Il affirme que le fait d'avoir vécu avec le sida depuis toutes ces années l'a «réveillé». «À la fin, je suis reconnaissant d'avoir vécu cela. C'était bien.»

Questo Buio Feroce, conception et mise en scène de Pippo Delbono, en italien avec surtitres français et anglais, les 4, 5 et 6 juin à l'Usine C.