Pendant mes études en musique, j’ai payé mon premier loyer en jouant de l’orgue. Quatre messes par fin de semaine, parfois lendemain de veille, souvent ennuyée, mais améliorant considérablement ma lecture à vue, l’art de l’accompagnement et du sauvetage d’urgence de chanteurs égarés.

Catherine Perrin Catherine Perrin
collaboration spéciale

Sauf que je trichais : je n’ai jamais été organiste. Je jouais essentiellement au clavier, ajoutant à peine quelques notes au pédalier, juste assez pour souligner un début de pièce ou une finale.

Mes amis organistes m’impressionnaient : c’est eux qui ont inventé le multitâche.

Chaque main joue une ligne de musique, souvent sur deux claviers différents, les pieds en jouent une troisième, mettant parfois en danger l’équilibre du corps. Il faut aussi anticiper la suite, pour penser à changer les jeux de l’orgue au bon moment.

Imaginez tenir une conversation philosophique, broder au petit point et giguer, tout ça en même temps. Voyez un peu.

Le tour de force que représente le jeu de grandes œuvres à l’orgue ne doit pas rester caché en haut du jubé d’une église. On déploie de plus en plus souvent caméras et grands écrans et, surtout, on revalorise l’orgue comme instrument de concert, en salle.

Le 21 janvier, les quatre organistes de Notre-Dame de Paris se relaieront au grand orgue Pierre-Béïque de la Maison symphonique.

Une idée de l’organiste en résidence de l’OSM, Jean-Willy Kunz, geste de solidarité envers ses collègues éprouvés par l’incendie d’avril dernier. En 2015, l’organiste montréalais a joué un récital au grand orgue de Notre-Dame de Paris, qu’il décrit comme « la mère de tous les orgues », un son de référence pour l’orgue symphonique français.

Son concepteur, Aristide Cavaillé-Coll (mort en 1899), a d’ailleurs fait école jusqu’ici : les frères Casavant, en 1878, ont rencontré le célèbre facteur d’orgues français et ont rapporté à Montréal quelques centaines de tuyaux qui ont été incorporés à l’orgue de la basilique Notre-Dame.

Jean-Willy Kunz explique que depuis des siècles, les facteurs d’orgues ont développé des liens étroits avec les meilleurs compositeurs. Bach a fait évoluer le facteur d’orgues Silbermann, qui à son tour a permis à Bach d’aller plus loin dans la virtuosité de l’écriture pour orgue. Même chose du côté de Paris, où Cavaillé-Coll a collaboré avec les organistes de la place.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Willy Kunz s’est donné la double mission d’initier
un public nouveau à l’orgue et de développer la relève.

Le concert montréalais du 21 janvier sera divisé en deux temps. Une partie sacrée, puis une série d’œuvres écrites par les organistes-compositeurs de la cathédrale. Des œuvres qui tirent toutes les couleurs de l’instrument, des plus fines et scintillantes jusqu’au tumulte de fin du monde qui vous ébranle physiquement, en entrant par tout le corps.

Jean-Willy Kunz croit au renouveau de l’orgue, hors du cadre religieux qui lui a valu tant de préjugés. Mais il voit là un travail de longue haleine. Il pense sans cesse à des projets qui vont attirer un public nouveau. Orgue et chanson, avec Pierre Lapointe, orgue et poésie, orgue et danse, et même orgue et espace, avec l’astronaute David Saint-Jacques.

Chaque fois, je vise trois publics : celui de l’orgue, celui de la discipline ajoutée, et un troisième public, simplement curieux de ce genre d’expériences.

Jean-Willy Kunz, organiste en résidence de l’OSM

L’approche fonctionne : on a aussi vu la Maison symphonique pleine et enthousiaste, l’an dernier, pour le Nosferatu de Murnau, film muet de 1922 projeté avec un accompagnement magistralement improvisé à l’orgue par Thierry Escaich.

Jean-Willy Kunz travaille sur un autre front important pour l’orgue, celui de la relève, en assurant la direction artistique du Concours international d’orgue du Canada (CIOC), le plus important au monde pour la valeur des prix attribués (125 000 $ pour l’édition 2020) et pour l’encadrement offert aux lauréats de ses nombreux prix.

« On devient presque une agence de lancement de carrière pour nos lauréats, leur assurant des concerts au Canada pendant environ trois ans », précise M. Kunz.

Les inscriptions se terminent à la fin de janvier pour l’édition 2020 du CIOC, et il se peut qu’elles soient nombreuses. Pipe Dreams, un documentaire séduisant, sélectionné par le prestigieux festival Hot Docs, a capturé l’ambiance électrisante des « Jeux olympiques de l’orgue », faisant découvrir des candidats surdoués, attachants et souvent pleins d’humour.

Des nouvelles de Notre-Dame de Paris

J’ai parlé récemment à Olivier Latry, l’un des organistes titulaires de Notre-Dame de Paris, qui sera du concert du 21 janvier. Il a de plus le statut d’organiste émérite de l’OSM, ayant contribué à soigner la couleur française de l’orgue montréalais.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Olivier Latry, organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et organiste émérite de l’OSM

Olivier Latry n’a pas de très bonnes nouvelles de son instrument parisien : « On est encore très loin d’une restauration du grand orgue de Notre-Dame. Avant même de pouvoir le démonter pour le réparer, il faut que l’église soit complètement sécurisée, ce qui n’est toujours pas terminé. Pour l’instant, l’orgue reste exposé aux intempéries. Mais ce qui nous inquiète le plus, c’est la poussière pleine du plomb brûlé des vitraux. Une fois humidifiée, cette poussière risque d’avoir une action corrosive très néfaste. »

Je lui demande comment lui et ses collègues traversent ce chômage forcé. « Pour les organistes, c’est triste, mais on a tous les quatre bien d’autres occupations : des concerts, de l’enseignement. La situation est vraiment dramatique pour les employés de la cathédrale, 35 à 40 personnes, gardiens et sacristains entre autres : ils ont carrément perdu leur emploi. » Les bénéfices du concert du 21 janvier seront versés à l’œuvre de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

> Regardez Olivier Latry jouer la Toccate et fugue en ré mineur de Bach à Notre-Dame-de-Paris, quelques semaines avant l’incendie

> Consultez le site de l’OSM