Il y a dans une page de Jean-Sébastien Bach plus de complexité musicale que dans un disque complet des Rolling Stones. Et pourtant, Bach a au moins autant d’adeptes que les Stones.

Catherine Perrin
La Presse

Son génie, c’est de nous refiler de la haute voltige mathématique dans une matière musicale toujours séduisante à l’oreille.

Comme si Einstein avait réussi à inscrire sa théorie de la relativité dans un feuilleté aux champignons parfait et délicieux.

Quand une des grandes œuvres de Bach est livrée avec émotion et panache, j’ai naïvement l’impression que l’humanité va mieux.

Il semble que je ne sois pas seule : l’an dernier, en Angleterre, le distributeur de musique Deezer a mesuré une forte montée de l’écoute de musique classique chez les milléniaux, due en bonne partie à leur intérêt pour Bach.

Il y aurait plus de 300 festivals, sociétés et autres regroupements consacrés au vieux maître allemand à travers le monde.

PHOTO GETTY IMAGES

Statue de Jean-Sébastien Bach devant l'église Saint-Thomas de Leipzig, où il a travaillé comme maître de chapelle

Nous avons à Montréal, depuis 2005, un Festival Bach remarquable.

C’est une jeune musicologue allemande, Alexandra Scheibler, qui l’a fondé, cherchant à s’occuper alors qu’elle s’installait au Québec pour suivre son mari qui venait y travailler.

Ayant grandi avec Bach présent partout en Allemagne, de l’école primaire aux concerts, en passant par les églises, elle voyait ici un espace à occuper. La salle Bourgie n’existait pas encore, les concerts Bach étaient rares… mais affichaient toujours complet !

D’emblée, elle a réussi un coup double : faire venir les ensembles les plus réputés d’Europe et fédérer les meilleures formations d’ici pour qu’elles inscrivent Bach à leur programme en novembre, créant ainsi une programmation riche et variée. Des programmes « pur Bach » côtoient des concerts qui proposent des mélanges audacieux. « Bach va avec tout », affirme Alexandra Scheibler. « Il est le premier à s’être imposé comme un classique de toutes les époques, inspirant d’innombrables compositeurs depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui : ça permet de créer des concerts où l’on mélange les styles. »

PHOTO FOURNIE PAR LE FESTIVAL BACH MONTRÉAL

Alexandra Scheibler, fondatrice du Festival Bach

Comme il fusionne parfaitement la science et l’émotion, personne ne reste indifférent : Bach est une valeur sûre.

Alexandra Scheibler, fondatrice du Festival Bach Montréal

À un point tel que sa musique résiste à toutes les sauces, même les plus éloignées de son époque. Qu’il soit joué par un quatuor de saxophone, des synthétiseurs, ou chanté en jazz swing des années 60, Bach est là, intact, génial.

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Tout comme en Angleterre, les milléniaux de Montréal semblent aimer Bach : « ils sont attirés par le concept de festival, plus que par une série de concerts éparpillés dans l’année. Les invités européens sont souvent ravis de voir dans la salle un public plus jeune que chez eux », affirme Alexandra Scheibler.

La 13e édition du Festival Bach s’ouvrira avec les pionniers de la musique ancienne en Allemagne de l’Est, Akamus, académie fondée à Berlin en 1982. En deux concerts, ils visiteront les deux monuments de la musique orchestrale de Bach : les concertos brandebourgeois le 22 novembre, puis les suites pour orchestre le lendemain. Les deux concerts ont lieu à l’église St-Léon de Westmount.

Ce qui rend les deux programmes attrayants pour tous, c’est la grande diversité de ces œuvres. Les cinq concertos brandebourgeois qui seront joués présentent une variété de styles et d’instrumentation impressionnante : les instruments à cordes virtuoses brillent seuls pour le troisième brandebourgeois, alors que flûtes, hautbois, basson, cors et trompettes viennent épicer les autres concertos. Le cinquième offre au clavecin une immense cadence en solo à la fin du premier mouvement, une nouveauté à l’époque qui deviendra un standard du concerto. Des couleurs et des émotions pour toute la soirée.

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La mère de toutes les messes

Autre monument, autre ton, la messe en si mineur sera donnée à l’église Saint-Jean-Baptiste par les forces réunies d’Arion et du Studio de musique ancienne de Montréal, sous la direction de l’Italien Andrea Marcon.

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Récemment, j’évoquais le pouvoir de la musique sacrée : cette messe en est un sommet.

Bach est un workaholic. Surmené par sa charge de maître de chapelle à Leipzig et par l’éducation musicale de ses nombreux rejetons, il trouve « à temps perdu » (c’est-à-dire souvent de nuit, en s’y brûlant les yeux à la chandelle) le temps de mener un immense chantier personnel. La mère de toutes les messes, souvent décrite comme son testament musical. De proportions gigantesques, elle en devient impraticable dans le cadre d’un office. Il ne l’aura d’ailleurs jamais entendue en entier, ce que nous aurons la chance de faire, à l’église Saint-Jean-Baptiste, le 29 novembre.

Une expérience forte, qu’il faut vivre au moins une fois dans sa vie pour avoir l’impression que le meilleur de l’humanité échappe au matériel : il peut entrer par les oreilles pour rejoindre le cœur.

Consultez le site du Festival Bach Montréal : http://www.festivalbachmontreal.com/accueil?language=fr_FR