Oui, l’analogie semble lourde, mais vous allez voir, elle fonctionne.

Catherine Perrin Catherine Perrin
chroniqueuse invitée

La musique de chambre, c’est quelques musiciens, disons de deux à une douzaine, qui jouent ensemble, sans chef. Ils doivent se comprendre, se sentir, ne faire qu’un.

Certains grands quatuors, certains trios sont formés depuis des décennies.

Ils ont tous les avantages des vieux couples qui fonctionnent. En parlant très peu, ils sentent parfaitement leurs partenaires, respirent de la même façon, fusionnent les sons naturellement.

Ils connaissent aussi toutes les frictions des vieux couples.

Aux nombreuses heures de travail en commun s’ajoutent les tournées : avions, hôtels et repas partagés, pas toujours dans les meilleures conditions. Les petits défauts ne font plus sourire, l’agacement s’exprime un peu sèchement.

On fait aussi de la musique de chambre en relation ouverte.

Entre la relation stable et l’aventure d’une semaine, les coûts-avantages se comparent.

J’en ai parlé avec la violoncelliste Julia MacLaine, qui était l’un des invités du festival Concerts aux Îles du Bic en août dernier. On y invite, chaque année depuis 18 ans, des musiciens remarquables qui forment, pendant une semaine, des ensembles éphémères.

Ils sont de haut niveau. Comme certains célibataires assumés sur Tinder, ils sont décidés à tout donner en peu de temps et à produire des étincelles… sur scène. J’ai effectivement assisté à des concerts mémorables dans ce cadre exceptionnel.

Établie à Ottawa, Julia a son propre quatuor à cordes, Ironwood, formé il y a cinq ans avec des collègues de l’Orchestre du Centre national des Arts, où elle occupe le poste d’assistante violoncelle solo.

Selon elle, en étant collègues à l’Orchestre, ils partagent déjà beaucoup d’heures de musique et ont un professionnalisme bien synchronisé qui aide le travail en quatuor.

Le reste tient du mélange heureux des personnalités et des talents. 

Il faut, d’une part, avoir des forces complémentaires et, surtout, savoir communiquer : c’est la clé pour contrer les tensions.

Julia MacLaine

La violoncelliste continue d’accepter des rencontres musicales plus éphémères. « Ce sont des occasions d’ouverture, de découverte, et on peut y vivre de vrais moments d’ivresse, à condition d’adapter nos critères : la perfection absolue est impossible dans ce contexte. » Elle se rappelle avoir parfois eu l’impression de découvrir une âme sœur musicale. « Mais en prolongeant la rencontre, soudain l’âme sœur fait beaucoup de bruit en mangeant sa pomme à la pause, une petite irritation surgit au travail et vous vous dites que rien n’est parfait. »

D’où le bonheur de retrouver les musiciens qu’on connaît sous toutes leurs coutures : « La vraie profondeur est là, à nous de chercher comment recréer les moments d’ivresse, sans que ça devienne artificiel. Mais comme dans la vie de couple, la patience, la tolérance et la capacité de relativiser sont absolument indispensables », conclut Julia.

On peut alors imaginer le défi posé à des ensembles de musique de chambre formés autour de véritables couples… Et pourtant les exemples sont nombreux. Le Quatuor Saguenay, longtemps connu comme le Quatuor Alcan, a 30 ans cette année et son noyau originel est toujours le couple formé par la violoniste Nathalie Camus et le violoncelliste David Ellis (parents du jeune et prometteur chef Nicolas Ellis).

Violaine Melançon, professeure de violon à McGill, a fondé le Trio Peabody avec son mari pianiste en 1986. La formation et l’union auront duré environ 30 ans, quelques violoncellistes se succédant autour du couple.

La violoniste admet qu’un maximum de profondeur et de rigueur ne peut être atteint que dans un ensemble régulier. Elle ajoute cependant qu’il est important pour les membres d’un ensemble (et à plus forte raison d’un couple !) de faire autre chose.

Concertos, orchestres de chambre, groupes éphémères, c’est le seul moyen d’aller chercher de nouvelles idées. S’accorder des périodes d’exploration individuelle en côtoyant une autre génération de musiciens, en s’ouvrant à d’autres sonorités.

Je termine avec une formation légendaire, le Quartetto Italiano : un des rares à avoir maintenu exactement la même équipe pendant 30 ans, de 1947 à 1977.

PHOTO FOURNIE PAR DECCA

Le Quartetto Italiano 

L’austérité de leur image, des têtes d’acteurs de drame italien photographiées en noir et blanc, était directement proportionnelle à l’intensité de leur jeu… et de leurs vies, semble-t-il. Légende urbaine entendue d’innombrables sources : les deux violonistes ont été mari et femme pendant fort longtemps, mais Elisa, la seule femme du quatuor, aurait été en couple tour à tour avec ses trois collègues. Relation à la fois ouverte et fermée ; la quadrature du cercle, en quelque sorte.

Consultez le site des Concerts des Îles du Bic : https://www.bicmusique.com/fr/

Consultez le site du Quatuor Saguenay : https://www.bicmusique.com/fr/

Deux concerts de musique de chambre à signaler

Le très vivant London Haydn Quartet est de passage à la salle Bourgie, ce mercredi 23 octobre, avec le magnifique clarinettiste Eric Hoeprich.

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Consultez la page du concert : https://www.mbam.qc.ca/achats-en-ligne/concerts/london-haydn-quartet/8636/

Le vénérable Quatuor Borodine, en pleine tournée de son 75e anniversaire, est présenté par Pro Musica à la salle Pierre-Mercure le 1er novembre.

Consultez la page du concert : http://promusica.qc.ca/saison-2019-2020/quatuor-borodine/