Il y a 20 ans, l’Orchestre Métropolitain se trouvait en pleine tourmente. Fondé 20 ans plus tôt, l’orchestre montréalais vivait une deuxième crise en moins de cinq ans. En 1995, sa chef depuis neuf ans, l’Autrichienne Agnès Grossmann, avait quitté la direction de l’ensemble, notamment en raison de l’ingérence dans la programmation de son président, l’homme d’affaires Pierre Péladeau.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Moins de cinq ans plus tard, on montrait la porte à son successeur, l’Américain Joseph Rescigno, avant le terme prévu de son contrat. Rescigno était « un très bon chef d’orchestre, mais pas un très bon directeur artistique », avait déclaré le président de l’époque, Jean-Pierre Goyer (ce qui lui a valu – ainsi qu’à l’OM – une poursuite en diffamation).

Ce dernier divorce avait été particulièrement acrimonieux, si bien qu’on ne donnait pas cher de la peau de l’Orchestre Métropolitain. J’étais un abonné de l’OM à l’époque et je suivais les péripéties entourant la valse de ses chefs comme un feuilleton, par le truchement des textes de mon ex-collègue, le regretté Claude Gingras.

La direction de l’OM estimait à l’époque qu’il était temps que l’orchestre soit dirigé par un Québécois. C’est dans ces circonstances houleuses que Yannick Nézet-Séguin fut nommé directeur musical, en mars 2000. Il avait tout juste 25 ans, avait travaillé comme chef de chœur et chef assistant à l’Opéra de Montréal. Il avait déjà été adoubé par de grands chefs internationaux et on voyait en lui une star de la musique classique en devenir.

« Lorsque j’ai accepté de devenir chef, un certain nombre de gens m’ont dit que je faisais une erreur, que je me contentais d’être un chef local, que je devrais aller à l’étranger me parfaire », m’a confié en début de semaine le maestro de 44 ans.

C’est sûr que pendant quelques années, je me suis demandé si je faisais le bon choix. Mais j’avais l’impression de savoir ce qu’il fallait à l’OM. Si je voyais aujourd’hui un jeune chef comme celui que j’étais à 25 ans, je le trouverais un peu arrogant. J’étais très ambitieux !

Yannick Nézet-Séguin

Celui qui a dirigé l’OM pour la première fois durant la saison 1998-1999 (à l’invitation de Joseph Rescigno) entamera bientôt sa 20e saison à la tête de l’orchestre. Il y en aura plusieurs autres, à n’en point douter : lundi, l’Orchestre Métropolitain a annoncé le prolongement à vie du contrat de son directeur musical.

« Yannick est là pour rester ! », a déclaré le président-directeur général de l’OM, Jean R. Dupré, à l’occasion d’une conférence de presse où l’on a multiplié les épithètes (« une annonce historique », « une nouvelle grandiose ») et les jeux de mots à caractère musical (« un engagement sans demi-mesure », « battre la mesure de notre futur, ensemble »).

C’est, de l’avis général, une excellente nouvelle pour l’orchestre et pour Montréal. Cette entente exceptionnelle annonce une ère prolongée de stabilité, non seulement artistique, mais aussi financière, pour un organisme en constante quête de financement. Un argument de plus pour rassurer et convaincre les donateurs, commanditaires et organismes subventionnaires.

« On a le vent dans les voiles, mais il y a toujours eu une petite épée de Damoclès liée à mon départ éventuel. J’avais envie de la faire disparaître », dit Nézet-Séguin, dont le nouveau contrat sera peu ou prou semblable à celui qui le lie actuellement à « son » orchestre.

Plus qu’un tremplin

Lorsqu’il a été nommé chef principal et directeur musical de l’Orchestre Métropolitain, en mai 2000, Yannick Nézet-Séguin réalisait un rêve chéri depuis ses 10 ans : diriger un orchestre, dans sa ville. Il le disait alors et il le dit toujours : il n’a jamais été question pour lui que l’OM ne soit qu’un tremplin pour sa carrière internationale, même s’il n’a jamais caché ses ambitions.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Yannick Nézet-Séguin, lors de sa nomination au poste de directeur musical de l’Orchestre Métropolitain, en mars 2000

« J’avais des rêves, dit-il. Quand j’ai eu l’OM, j’espérais me développer aussi à l’international. On se dit que ce sont les premières amours et qu’il y en aura d’autres. Mais plus j’ai voyagé ailleurs, plus les musiciens de l’orchestre ont eu envie de se dépasser. Je me suis moi-même énormément amélioré. Ils ont été très indulgents ! Je faisais des erreurs. »

J’ai travaillé très fort pour améliorer le son de l’OM, pour en améliorer la qualité. Et les musiciens ont travaillé très fort pour que je devienne un chef plus détendu, plus précis.

Yannick Nézet-Séguin

Aujourd’hui, l’Orchestre Métropolitain est plus réputé que jamais, à l’image de son chef. L’orchestre a enregistré deux disques sous étiquette Deutsche Grammophon et, après une première tournée européenne auréolée de succès à l’automne 2017, il entamera en novembre une ambitieuse tournée américaine, qui le mènera jusqu’au Carnegie Hall de New York.

« Ça n’a pas toujours été facile, reconnaît le maestro en revisitant son parcours à l’OM. J’ai eu des moments où j’y suis allé un peu fort. On n’a jamais été en conflit, les musiciens et moi, mais il y a des choses que je ne referais plus. C’est normal. Il y a eu des difficultés autour de 2006. On n’était pas loin de mettre la clé sous la porte. Ç’a été très difficile financièrement. Plus récemment, il y a cinq ou six ans, je sentais que les musiciens étaient convaincus que j’allais partir. Il y a eu des saisons où j’ai été moins présent. Mais c’est ce qui nous a rendus plus forts. C’est comme dans un couple ou une famille : quand tu t’es lancé un peu de vaisselle, tu sais que tu te connais vraiment ! »

Nul n’est prophète…

Chez lui à Montréal, sa ville natale, on ne l’appelle pas tant le maestro Nézet-Séguin que Yannick. Il ne semble pas s’en formaliser, même s’il a depuis longtemps acquis à l’étranger ses lettres de noblesse. Il a été chef invité dans quelque 80 orchestres un peu partout dans le monde, a dirigé pendant une décennie l’Orchestre philharmonique de Rotterdam et dirige depuis 2012 celui de Philadelphie. Il y a un an, il a succédé à James Levine, devenant seulement le troisième directeur musical de l’histoire du très prestigieux Metropolitan Opera de New York (Met).

« Je ne veux pas jouer à celui qui se plaint de ne pas être assez reconnu chez lui, mais ça fait longtemps que je navigue dans les plus hautes sphères de mon métier. Ça a pris plus de temps pour qu’on le remarque ici », note-t-il à propos de l’aura entourant sa nomination au Met, qui a intensifié les rumeurs de son départ éventuel de l’OM.

« Pour moi aussi, c’était une question récurrente, admet-il. Je me rappelle avoir considéré devenir le principal chef invité [de l’OM]. Ce qui aurait pu être sain. C’est vraiment la tournée européenne qui m’a convaincu de rester. Quand j’ai vu l’impact que l’on pouvait avoir ailleurs, c’est devenu évident. Si on a pu se rendre à ce niveau-là, pourquoi je partirais ? J’aime vivre à Montréal, j’aime être montréalais. Et ça ne m’empêche pas d’être aussi ailleurs. »

Il est très attaché à Montréal qui, de toute évidence, n’est pas à ses yeux un carré de sable trop petit pour lui. Au contraire, il a transmis ses ambitions à son orchestre, invitant en quelque sorte ses musiciens sur son tremplin. « Yannick nous a montré qu’on n’était pas nés pour un petit pain », dit René Gosselin, musicien à l’OM depuis 39 saisons.

Dans une vidéo hommage à leur directeur musical, on sent l’admiration et l’affection des musiciens pour leur chef. Ils le décrivent tour à tour comme inspirant et exigeant, respectueux et perfectionniste, et ouvert à la contribution artistique. Il est extrêmement charismatique et semble aspirer à l’excellence dans le bonheur. Entraînant dans son sillage des musiciens qui se surpassent pour le contenter. Cette émulation toute naturelle est la marque non seulement d’un grand chef, mais d’un grand leader.

Écouter son cœur

« Les musiciens comme les mélomanes auraient trouvé normal que tu passes à autre chose après un cycle de 20 ans, lui fais-je remarquer. On parle souvent de ton audace. Est-ce que c’est aussi une audace de dire “je reste”, alors que personne ne t’aurait reproché de partir ?

— C’est certain ! me répond-il en riant. Je me rends compte de la position privilégiée que j’ai dans le milieu de la musique dans le monde. Je le dis en toute humilité : j’ai une responsabilité. Il faut réaliser la portée de l’influence que cette position privilégiée me donne. C’est vrai que ç’aurait été logique de boucler la boucle. C’est beau aussi de se retirer en pleine gloire ! Mais une des plus grandes valeurs dans ma vie, c’est la fidélité. »

Je trouve ça dur d’arrêter une relation. Ce fut le cas à Rotterdam. C’est très affectif, tout ça, pour moi. J’ai décidé d’écouter mon cœur. Ça sonne cucul un peu, mais c’est vrai !

Yannick Nézet-Séguin

Il est lucide et va au-devant des réserves de ceux qui pourraient trouver que cet engagement lie l’OM de manière trop contraignante à son chef actuel. « L’orchestre aurait aussi pu décider de ne pas s’engager à vie avec moi. C’est bien parfois pour une institution de changer de cap, de se renouveler, d’avoir de nouvelles idées. Cet été, Bernard Haitink [chef néerlandais émérite] a pris sa retraite à 90 ans. Un contrat à vie, ça peut vouloir dire, en théorie, encore 50 ans ici. C’est vertigineux !

— Est-ce que les musiciens ne risquent pas désormais de te tenir un peu pour acquis ?

— Ce sont des choses qui me sont passées par la tête ! Mais j’ose espérer que l’on a dépassé ça ! », dit-il en riant.

Lorsque la direction de l’orchestre a annoncé aux musiciens que Nézet-Séguin avait une importante annonce à leur faire, lundi matin, certains ont craint le pire, c’est-à-dire le départ de leur chef. Non, il n’ira pas à l’Orchestre symphonique de Montréal, qui n’a pas encore désigné de successeur à Kent Nagano. Certains l’y voyaient pourtant. Sa famille, dit-il, c’est l’OM, qui ne joue plus les seconds violons derrière l’OSM.

« Montréal peut s’enorgueillir de deux orchestres de réputation internationale », a-t-il rappelé à ce sujet en conférence de presse. Sous la gouverne de Nézet-Séguin, l’OM, longtemps considéré comme le « deuxième orchestre » de Montréal, est-il en voie de surpasser l’OSM ?

Il sourit à ma question. Il n’a jamais caché sa frustration face aux difficultés de l’OM d’avoir accès, au même titre que l’OSM, à la Maison symphonique, notamment pour ses répétitions.

« La première chose qui est importante à dire, c’est que ce n’est pas une compétition. Évidemment, c’est bien qu’il y ait une saine émulation, pour que la créativité soit à son mieux, de part et d’autre. C’est le public et la culture qui y gagnent, au final. Mais c’est sûr que le fait de dire “premier” ou “deuxième” n’a plus sa place, à mon avis. Sauf pour la longévité. L’OSM a une plus longue histoire et ça fait partie de la personnalité de l’orchestre. L’OM est une jeune institution. Ce que je trouve beau, c’est d’avoir deux orchestres et deux chefs qui font une carrière internationale, dans la même ville. C’est unique en Amérique du Nord et rare en Europe. Ça nous stimule, et j’espère que ça stimule l’OSM de voir qu’on est là. Mais il n’est pas question d’enlever quoi que ce soit ni de supplanter qui que ce soit ! »

Une mission d’accessibilité

On ne s’étonnerait pas, à la lumière de l’importante annonce de cette semaine, que Yannick Nézet-Séguin en profite pour évoquer différents projets d’avenir pour son orchestre. Ce ne sont peut-être pas ceux auxquels on pourrait songer spontanément. Certes, sous son chef réputé, l’OM a pris goût aux tournées internationales. Et ce ne sont pas les invitations qui manquent. Mais les capacités financières modestes de l’ensemble – et les autres obligations du maestro – ne permettent pas d’envisager plus d’une tournée par cycle de deux ou trois ans.

« Les tournées ont une valeur symbolique et emblématique, reconnaît le chef. Il y a beaucoup de retombées pour la confiance et la notoriété de l’orchestre. Mais notre mission est ici. »

Cette mission de démocratisation de la musique classique, d’accessibilité et de proximité avec le public, il y tient manifestement. Nézet-Séguin ne voit d’ailleurs aucune contradiction entre proximité et excellence, bien au contraire. La proximité, selon lui, nourrit l’excellence.

« L’OM est un orchestre d’avant-garde en ce qui concerne sa mission, rappelle-t-il. Lors de sa fondation en 1981, c’était l’un des seuls orchestres dont la mission était de faire découvrir la musique aux gens et d’être accessible. Aujourd’hui, ce sont des valeurs qui sont embrassées par tout le monde, mais il y a 10 ou 15 ans, les grands orchestres ne faisaient pas d’éducation populaire. Ils laissaient ça aux autres. »

Si je suis ici, c’est aussi parce que les valeurs de l’OM sont les miennes. J’ai apporté ces valeurs dans mes autres ensembles. Je vais dans les quartiers et les parcs de Philadelphie, par exemple.

Yannick Nézet-Séguin

Le contact avec le public est très important pour lui, comme en témoignent les concerts de l’OM au cours de la dernière saison estivale, qui ont attiré plus de 70 000 spectateurs, dont la moitié pour le concert présenté gratuitement au pied du mont Royal. Le chef veut notamment en faire davantage pour la jeunesse, grâce à des ateliers dans les écoles, des matinées symphoniques, des concerts donnés par de jeunes musiciens issus de tous les milieux.

« On a autant de plaisir à préparer l’ouverture de la saison dans une église d’Hochelaga-Maisonneuve que notre concert au Carnegie Hall, dit-il. Ça peut avoir l’air de belles paroles, mais c’est vrai ! » 

Comment ne pas croire sur parole un chef qui s’engage à vie ?

La saison actuelle de l’Orchestre Métropolitain s’ouvre sur le programme Berlioz en Italie, présenté à l’église Sainte-Claire (Mercier–Hochelaga-Maisonneuve) le 28 septembre et à la Maison symphonique le 29 septembre, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin et avec la participation de l’altiste Marina Thibeault.

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