Qu’est-ce qu’on a fait aux gens pour qu’ils aient l’impression qu’un concert de musique classique est une expérience à mi-chemin entre un entretien d’embauche et un rendez-vous chez le dentiste ? Il existe peut-être encore une élite mélomane qui veut rester dans sa bulle. Mais si cette élite existe, croyez-moi, elle compte peu de musiciens.

Catherine Perrin 
chroniqueuse invitée 

Elle a le droit d’exister, d’ailleurs : c’est tout à fait permis de se délecter de termes savants et de détails pointus. Ça m’endort assez vite, mais ce n’est pas criminel. C’est simplement malhonnête de laisser filtrer l’impression que sans ce savoir, hors de cette bulle, on ne peut pas comprendre la musique. Ça crée des obstacles inutiles. Examinons-les.

« Je ne connais pas ça »

Vous lisez des chroniques politiques sans jamais avoir été élu, des chroniques de sport sans bouger de votre divan, des critiques de films sans avoir tourné, même une vidéo maison. Je regarde quelques matchs de tennis chaque saison, pour la beauté du geste, la grandeur de l’effort, la tension dramatique qui s’installe. Si les règles générales du jeu me sont familières, impossible pour moi de décoder les fines stratégies, d’apprécier le calcul précis d’un service.

Le contact avec la musique classique devrait être aussi libre et fluide que ça : on écoute, on s’abandonne un peu et on décide si on aime ou pas. Avez-vous vu passer, l’hiver dernier, l’histoire de Ronan Mattin ? Ronan, 9 ans, écoute un concert à Boston, avec son grand-père. À la fin d’une œuvre de Mozart, juste avant les applaudissements, on entend sa toute jeune voix lancer le plus sincère « Wow ! » possible. Éclat de rire sympathique dans la salle. On a retrouvé l’enfant, interviewé les parents ; joli coup de pub pour l’orchestre, sur les réseaux sociaux.

J’ai écouté l’extrait plusieurs fois. La voix du petit Ronan est craquante. Mais une autre chose me frappe : la toute fin de la pièce, ce jour-là, était particulièrement belle. Émouvante, sensuelle, juste, lumineuse. L’enfant a capté du beau et a réagi. 

Écoutez l’enregistrement du concert et le commentaire de Ronan Martin.

À chacun maintenant de trouver ce moment où c’est plus fort que nous, où il se passe quelque chose qu’on n’attendait pas et qui dépasse les mots. Et qui se résume par « Wow ! »

Les occasions seront nombreuses au cours des prochaines semaines. L’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) ouvre sa saison (la dernière avec Kent Nagano) en offrant de tout, pour tous. En moins de deux semaines : un programme avec Diane Dufresne, un autre avec la grande violoniste allemande Anne-Sophie Mutter, découverte toute jeune par Karajan. Et surtout, deux œuvres immenses et bouleversantes : la 13e symphonie de Dmitri Chostakovitch, intitulée Babi Yar, et la cinquième de Gustav Mahler.

Écoutez la cinquième symphonie de Mahler

Si le nom de Bach vous inspire confiance, courez plutôt écouter l’ouverture de saison des Violons du Roy.

Écoutez un extrait du Magnificat de Jean-Sébastien Bach

Trois Magnificat, signés par le grand Jean-Sébastien et deux de ses fils, avec des solistes parfaits pour ce programme et la Chapelle de Québec, un chœur qui redéfinit le mot « clarté ». Voir diriger Jonathan Cohen, le nouveau chef des Violons du Roy, c’est du bonheur en mouvement.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Jonathan Cohen, chef des Violons du Roy

Mais je vous sens, à l’instant, victime d’une autre peur…

« Je ne saurais jamais quand il faut applaudir »

De toutes les peurs qu’on laisse planer, c’est la pire. La plus paralysante, mais aussi la plus simple à désamorcer. Je pourrais vous dire : « Attendez une fraction de seconde et observez vos voisins. » Mais ce sont peut-être vos voisins qui se prennent les pieds dans une convention qui tient presque de l’erreur historique.

Pendant longtemps, on applaudissait les cadences virtuoses, comme on applaudit un bon solo de jazz. Si une cadence époustouflante, à la fin d’un mouvement de concerto, vous éblouit et vous bouleverse à la fois, si vous avez alors une envie frénétique d’applaudir, faites-le. Et si vous froissez la bulle, tant mieux.

« J’ai joué de la flûte à l’école, mais j’ai tout oublié »

Cet été, un concours de circonstances a remis une clarinette entre mes mains. Après en avoir joué dans l’harmonie de mon école secondaire, j’avais étudié la clarinette comme deuxième instrument au Conservatoire, pendant les deux années du cégep. Depuis, plus rien.

Plus de 30 ans sans clarinette : vous imaginez les dégâts. Cinq minutes de son atroce, quinze minutes pour retrouver mon chemin sur les clés. Puis un phénomène étrange : le cerveau commence à m’envoyer des signaux du passé. Des circuits complètement oubliés sont réalimentés. Un mois plus tard, j’ai même acheté une clarinette usagée. Je ne suis pas une débutante, je suis une mémoire enfouie qui reprend vie. Mais mauvaise nouvelle, j’en suis même rendue à reconnaître mes limites de l’époque.

Par contre, certains apprentissages viennent au secours : isoler une difficulté et l’aborder calmement, ne pas capoter. Là, mon score est nettement meilleur qu’à l’adolescence. Autour de moi, je vois des gens se mettre au chant choral et irradier de bonheur, débarrassés d’un flot d’hormones de stress. Faisons un marché : oublions les termes savants, le cadre qu’on croit rigide. Essayons de parler de musique pour avoir le goût d’en écouter. Ou d’en faire.