Marina Thibeault quitte Montréal. Mais très bientôt, c’est nous que l’altiste fera voyager avec Berlioz en Italie, aux côtés de l’Orchestre Métropolitain (OM).

Natalia Wysocka
La Presse

Marina Thibeault nous accueille dans sa maison le jour de son départ pour Vancouver. On pensait qu’elle s’offrait des vacances. Mais non, elle déménage. Avec sa famille, dont sa petite Tabea, qui aura 1 an dans un mois. Nommée ainsi en honneur de la reine de l’alto, Zimmermann de son patronyme. Une sommité allemande avec qui la musicienne québécoise a passé 10 jours à apprendre. À jouer. Magique. « Chaque fois que je dis le nom de ma fille, je me souviens de cette expérience incroyable. »

Incroyable pour nous : son calme. D’aucuns seraient en état de stress absolu quelques heures avant de changer de ville — et de vie. Pas Marina. De sa voix douce et posée, elle nous parle longuement de sa passion pour la musique. Mais… et les boîtes à faire ? Et les dernières fourchettes à emballer ? Pas de panique, tout est réglé.

Peut-être parce qu’elle excelle en méditation ? Ils sont d’ailleurs mystérieux, les cycles de l’existence : sa première professeure de musique, l’ostéopathe Sylvie Lessard, lui enseignait non seulement les notes, mais aussi des poses de yoga. Le corps et l’esprit se souviennent… Des années plus tard, pour tenter de traverser un deuil douloureux, l’altiste s’est plongée dans cette discipline. Pendant neuf mois, elle a habité un ashram, à Val-Morin, dans les Laurentides. « C’est le moine qui m’a mise dehors quand il m’a entendue jouer. “Ce n’est pas ton karma de faire du yoga. Va jouer de la musique !” »

« J’ai bien vu que pour devenir un yogi de niveau supérieur, il aurait fallu que je m’enferme dans une caverne de l’Himalaya pour méditer 23 heures par jour. Je vais laisser ça à d’autres dont c’est la vocation. » 

Elle s’esclaffe. Elle s’esclaffe, du reste, beaucoup. Notamment quand elle nous rejoue sa réaction, ce jour d’enfance où sa mère l’a trouvée en pleurs dans sa chambre. « Tous les musiciens que j’aiiime ont étudiééé à Curtis ou à Julliiiiiard ! Je ne ferai riiiien si je n’y vais pas, moi aussi ! »

Aux grandes aspirations les grands moyens. Pendant des années, elle s’est exercée, exercée et exercée encore. En 5secondaire, elle n’est allée qu’à une seule fête. « Je savais qu’il fallait que je reste concentrée. Que je ne pourrais pas vivre des expériences normales d’ado. Ma préparation m’a apporté bien plus de satisfaction que n’importe quel party auquel j’aurais pu assister. »

De toute façon, en 2007, elle a eu une autre raison de célébrer : elle a été admise aux deux établissements de ses plus folles ambitions. Elle a choisi Curtis, à Philadelphie. Là, elle a joué pour les plus grands. Le compositeur du Violon rouge John Corigliano. La superstar polonaise Krzysztof Penderecki (qui a notamment fait paraître un disque avec Jonny Greenwood, de Radiohead). « Il est cool. Il a l’air d’un hibou. »

C’est qu’elle est drôle, Marina. Et elle raconte bien aussi. Comme lorsqu’elle parle de ses parents, dont aucun des deux n’était musicien. Même si son père avait l’oreille absolue. « Quand il faisait la vaisselle et qu’il m’entendait jouer faux, il me le disait. Ça me gossait. “Ben là ! T’es même pas musicien.” Mais il avait raison. »

Sa mère, elle, lui a enseigné à être organisée. « Quand je lui ai dit, à 9 ans, que je voulais faire le Conservatoire, elle m’a tendu un formulaire d’inscription. Je ne la trouvais pas drôle. Maintenant, j’apprécie qu’elle m’ait transmis son côté administratif ! Je pense que cela a joué en ma faveur pour le poste à Vancouver. Ils ont vu que je suis capable d’être créative avec un document Excel. Merci, Mom ! »

Car oui, à tout juste 30 ans, Marina a été engagée comme prof à l’Université de la Colombie-Britannique. C’est pour cela qu’elle part. Même si elle reviendra souvent. Pas plus tard que dans trois semaines, pour jouer avec l’OM sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marina Thibeault et l’Orchestre Métropolitain interpréteront Harold en Italie de Berlioz les 28 et 29 septembre, à l’église Sainte-Claire et à la Maison symphonique, respectivement.

Ou, « avec ces beaux humains », comme elle les appelle. Avec qui elle se sent en confiance. Et ça, c’est majeur.

« Quand il y a de la confiance, il y a de la musique. C’est là qu’on se laisse être vulnérable. »

Avec eux, elle vivra en quelque sorte le « baptême de tout altiste ». À savoir : interpréter Harold en Italie de Berlioz. Une brique du répertoire datée de 1834. Qu’elle a envie d’aborder en s’adonnant à des explorations et en honorant les traditions.

Notamment celles que lui a enseignées Joseph de Pasquale. Son regretté enseignant, qui lui a fait entendre cette pièce pour la toute première fois. Souvenirs affectueux de l’homme dans ses mots : « C’était un vieil Italien-Américain un peu grincheux. Avec un sourire à l’envers. Un jour, il nous a fait écouter son propre enregistrement de Harold en Italie avec Eugene Ormandy et l’orchestre de Philadelphie. C’était fantastique. Je ne peux plus interpréter cette pièce sans l’entendre. »

À ce rappel, se greffe l’enregistrement de l’œuvre de Berlioz qu’a réalisé l’altiste français Antoine Tamestit et celui, très romantique, de l’Israélien Pinchas Zukerman. « Ce sont les versions qui résonnent dans mes oreilles ces temps-ci. J’ai hâte que, avec l’OM, nous forgions la nôtre ! »

Nous aussi.

Berlioz en Italie par l’Orchestre métropolitain, le 28 septembre, à 19 h 30, à l’église Sainte-Claire et le 29 septembre, à 15 h, à la Maison symphonique.