Concert à l'aveugle: plongés dans le noir, éclairés par le son

Kent Nagano a eu l'idée d'un concert où... (Photo Marco Campanozzi, La Presse)

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Kent Nagano a eu l'idée d'un concert où l'orchestre serait caché au public, ce qui lui permettra de mieux apprécier ce qu'il entend.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

L'idée de ce concert à l'aveugle est éclairante: maximiser l'expérience sonore en éliminant toute distraction visuelle. Sous la direction de Kent Nagano, l'OSM et les solistes invités (Steve Hill, guitare électrique, Olga Gross, piano, Rashaan Allwood, orgue, André Moisan, clarinette) seront dissimulés derrière un rideau opaque. Demain soir, l'auditoire sera plongé dans l'obscurité, la musique deviendra la seule source d'information à absorber.

Menu composite

Un programme composite en étoffera le ressenti, furieux mélange de styles rock, baroque, romantique et contemporain. Comment, au juste, faire cohabiter György Ligeti, Karlheinz Stockhausen, Jean-Sébastien Bach, Richard Strauss, Jimi Hendrix, Frank Zappa et John Anthony Lennon?

«La musique de Frank Zappa peut être considérée comme une transition, un pont entre le classique et le rock. Les autres compositeurs au programme ont aussi été choisis pour cette fluidité entre les deux univers», soutient le maestro Nagano, interviewé hier au sortir d'une répétition.

«Dans les années 60, reprend-il, Stockhausen était professeur invité à l'Université de Californie, il était devenu un artiste culte, une véritable inspiration contemporaine pour la communauté rock de San Francisco - Jefferson Airplane, Grateful Dead, etc. C'était pareil pour Ligeti, alors invité à l'Université Stanford. Énorme impact sur la musique populaire dans la région! On a tendance à oublier que sa musique fut jouée dans le film 2001 - l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, tout comme celle de Richard Strauss.»

«Fluidité» entre les mondes du rock et de la musique contemporaine... mais encore ceux du baroque et du classique? Dans la Californie natale de Kent Nagano, Bach et Beethoven ont joui d'un indice élevé de coolitude.

«Dans les années 60 et 70, raconte le chef d'orchestre, il était très à la mode de porter des pulls à l'effigie de Beethoven. Durant cette même période, E. Power Biggs remplissait des stades et interprétait à l'orgue Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur de Bach, très prisée des Californiens férus de concerts rock. Et saviez-vous que Phil Lesh, bassiste de Grateful Dead, savait tout sur Beethoven?»

Zapp et Nagano

Kent Nagano rappelle en outre qu'il a déjà dirigé et enregistré Mo 'N Herb's Vacation, oeuvre de Frank Zappa pour clarinette et orchestre, avec le London Symphony Orchestra. Amitié, admiration et collaboration tardives, souligne le musicien: 

«Horrifiée par les Mothers of Invention en les voyant à la télévision, ma mère avait interdit Zappa à la maison. Ayant obéi à cette interdiction, je ne l'ai vraiment découvert que plus tard, soit en visitant Pierre Boulez à l'IRCAM, à Paris. J'ai réalisé qu'il avait entrepris de diriger une oeuvre de Zappa. Étonné, j'ai ensuite contacté Zappa lorsque je suis rentré en Californie; il m'a alors invité à son concert, le premier concert rock de ma vie!»

Steve Hill sera le soliste invité à la... (PHOTO OLIVIER JEAN, archives LA PRESSe) - image 2.0

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Steve Hill sera le soliste invité à la création mondiale de The Electric Candlelight Concerto.

PHOTO OLIVIER JEAN, archives LA PRESSe

Ainsi, Kent Nagano avait pénétré dans ce domaine foisonnant et ludique, qu'il évoquera demain avec une improvisation du clarinettiste André Moisan inspirée de Mo 'N Herb's Vacation.

Hendrix

Quant à Purple Haze, fameux hymne de Jimi Hendrix, Nagano l'a découvert à travers la fameuse relecture du Kronos Quartet, quatuor à cordes duquel il se dit encore très proche.

«En hommage au Kronos et indirectement à Hendrix, indique-t-il, j'ai choisi un arrangement libre et souple pour les cordes de l'OSM, qui peuvent exprimer bien des choses au-delà du répertoire classique.»

Cela posé, le maestro de l'OSM se défend de faire dans la nostalgie des années 60, «une décennie où tout n'était pas particulièrement beau - assassinat de Martin Luther King, lutte pour les droits civiques, guerre du Viêtnam, etc.».

Pour guitare électrique et orchestre

Nenni la nostalgie, donc. Voilà qui justifie la création d'une oeuvre pour guitare électrique et orchestre signée John Anthony Lennon: The Electric Candlelight Concerto.

«Dans les années 80, mon ami David Harrington [directeur artistique du Kronos Quartet] l'avait identifié parmi les jeunes compositeurs émergents. Ce qui m'avait d'abord frappé dans sa musique, c'est qu'il n'y avait pas de grande rupture avec l'esthétique et la grande tradition européenne. Or, il fut moins visible par la suite, ayant choisi une carrière parallèle dans l'enseignement. Maintenant qu'il est professeur retraité, John Anthony Lennon se réinvestit à fond dans la composition.»

Guitar hero de la scène blues rock, le Québécois Steve Hill sera le soliste invité à la création mondiale de cette oeuvre. Interviewé cette semaine, il y voit le plus grand défi de sa carrière en tant qu'interprète.

«Lorsqu'on m'a approché, raconte-t-il, le cinquième mouvement n'était pas terminé. Je l'ai reçu en juin dernier et je répète depuis. C'est contemporain, c'est complexe. Je sais lire la musique, j'ai reçu une formation musicale, mais, de manière générale, j'écris des chansons, j'accompagne des gens, je construis ma musique sur des progressions d'accords. Je n'ai pas à lire des partitions de ce type, alors je n'ai pas eu d'autre choix que de travailler. Mais ça s'en vient!»

On comprendra que Steve Hill a dû redoubler d'efforts afin de maîtriser cet Electric Candlelight Concerto en cinq mouvements - trois pour guitare électrique et deux pour guitare acoustique.

«Il y a quelques jours, j'ai eu une rencontre avec M. Nagano, qui battait la mesure pendant que j'exécutais l'oeuvre [...] une expérience de grande humilité! [rires] Je m'étais habitué à la jouer avec un accompagnement préenregistré [...] [Jouer] avec cette main qui m'indiquait où j'étais rendu [...], pas évident! Heureusement, on m'a beaucoup aidé à l'OSM. Pour mieux saisir la partition, j'ai répété avec Adam Johnson, le chef assistant de l'orchestre. Ça m'a vraiment donné confiance.»

L'oeuvre laisse-t-elle place à une part d'improvisation pour le guitariste rock?

«Dans le dernier mouvement, le compositeur m'autorise à improviser à la place de certaines lignes, mais... il serait peut-être plus sage de m'en tenir à la partition. Je ne suis pas là pour faire un Steve Hill de moi [rires], mais je jouerai le tout à ma façon. Le plus important, de toute manière, est de rendre justice à la partition.»

Dans le noir

Quant à l'obscurité annoncée à cette soirée de demain, le maestro Nagano explique son choix: 

«Lors d'une rencontre de planification, relate-t-il, on se disait qu'il fallait à la musique classique plus de visualisation: plus d'images projetées derrière l'orchestre, plus de films, plus de vidéos, etc. J'ai eu alors la réaction inverse: sans image, la musique classique peut aussi nourrir l'imagination. Lorsque j'étudiais, je m'enfermais avec mes confrères dans la salle d'écoute de la bibliothèque. On éteignait les lumières, on écoutait la musique. Ça provoquait des images fantastiques!»

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À la Maison symphonique, demain, 21 h.

Au programme: György Ligeti (1923-2006), Atmosphères; Karlheinz Stockhausen (1928-2007), Klavierstück pour piano seul; Frank Zappa (1940-1993), improvisation pour clarinette solo inspirée de la musique de Frank Zappa; Jimi Hendrix (1942-1970), Purple Haze pour orchestre à cordes; Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Toccata en ré mineur BWV 565 pour orgue; John Anthony Lennon (1950-), The Electric Candlelight Concerto pour guitare électrique et orchestre - création mondiale; Richard Strauss (1864-1949), Ainsi parlait Zarathoustra, op. 30, sections I à VII.




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