Dans la musique comme ailleurs, il y a toujours moyen de moyenner, comme dit la sagesse populaire québécoise. Toujours moyen de s'arranger, de trouver des gens et des affaires qui vont «faire pareil» avec, souvent, des résultats à l'avenant, c'est-à-dire moyens sinon médiocres.

Mis à jour le 15 nov. 2013
Daniel Lemay LA PRESSE

Pour «amener à l'avant-scène des pièces qui font partie de l'underground de la musique classique», Paul Merkelo a décidé de s'assurer les services des meilleurs. Qu'il faut payer au prix des meilleurs. L'implacable loi du marché s'applique en musique comme ailleurs, même quand on travaille au milieu de ces talents convoités, comme Paul Merkelo, première trompette de l'OSM depuis bientôt 20 ans.

Merkelo, reconnu comme l'un des meilleurs instrumentistes en Amérique du Nord, est en train de produire à ses frais un CD qui regroupera les concertos pour trompette de trois compositeurs français du XXe siècle: André Jolivet (1905-1974), Alfred Desenclos (1912-1971) et Henri Tomasi (1901-1971). Des noms qu'il entend faire mieux connaître par ce projet de disque où il travaille avec l'OSM, avec Kent Nagano au pupitre... et avec de l'argent qu'il n'a pas.

«J'ai quelques appuis personnels», disait hier le musicien originaire de l'Illinois, en nous expliquant son audacieuse approche. «Je suis toutefois bien loin des 125 000$ qu'aura coûté ce disque, une fois lancé. C'est pourquoi, avec les gens de Minimal (l'agence de pub), nous avons décidé de faire appel à Kickstarter, une plateforme de crowd founding qui vient de s'ouvrir aux projets canadiens. On s'est fixé un objectif de 25 000$ qu'il faut atteindre avant le 10 décembre. Là, ça ne va pas vite: on est à 9410$...»

«Tout ou rien»

Depuis son ouverture en 2009, Kickstarter a amassé auprès de 5,2 millions de souscripteurs quelque 875 millions de dollars qui ont contribué à faire décoller (kickstart) 51 000 projets de création: BD, films, livres, disques, etc.

Kickstarter, une entreprise à but lucratif de New York, fonctionne sur le mode «tout ou rien».

Ainsi, si, le 10 décembre, Paul Merkelo n'a pas amassé 25 000$, il ne reçoit rien, mais aucun de ses souscripteurs - au nombre de 68 hier - ne paye quoi que ce soit.

Si, par contre, l'objectif est atteint, l'artiste reçoit la somme visée moins les 5% de commission que se garde Kickstarter pour ses services. L'artiste conserve la totalité des droits de son oeuvre dans la création de laquelle Kickstarter (.com/Canada) n'intervient d'aucune façon.

Les souscripteurs ne retirent aucun bénéfice financier: ils donnent de l'argent pour contribuer à la réalisation d'un projet auquel ils croient. Ils peuvent toutefois recevoir des gages d'appréciation: ici, un poster design (aux donateurs de 20$), le CD (50$), une «master class» (2000$) ou un concert privé de Paul Merkelo (5000$) et, le fin du fin, son premier instrument, une trompette Bach en ut modèle Stradivarius (Large Bore 25).

Les fonds amassés, le cas échéant, par Kickstarter serviront à réduire la somme que Paul Merkelo doit sortir de sa poche, car le CD a été enregistré la semaine dernière. Après une seule répétition. Cachets des musiciens de l'OSM, arrêtés par la convention collective et non négociables: 10 000$, auxquels il faut ajouter le coût de location de la Maison symphonique et de son personnel, des ingénieurs de son et de leur équipement, etc.

Le 8 décembre, le trompettiste retrouvera ses collègues pendant quatre heures pour corriger les petites erreurs de l'enregistrement. Quand les 65 musiciens de l'OSM auront sorti leur instrument, 35 000$ s'ajouteront au coût du CD. C'est marqué...

«Maestro Nagano, précise Paul Merkelo, ne touche aucun cachet. Quand il est arrivé à l'OSM, nous avions discuté du 2e Concerto de Jolivet et il m'avait dit qu'il le dirigerait avec l'Orchestre si je trouvais l'argent et la compagnie de disques.»

Merkelo s'est entendu avec l'étiquette Analekta et fonde beaucoup d'espoirs sur le financement populaire (voir paulmerkelo.com).

Wynton Marsalis, un des plus célèbres trompettistes, a enregistré deux des trois pièces (Jolivet et Tomasi) en 1986. En quoi la nouvelle interprétation se distinguera-t-elle? «Au-delà des progrès de la technologie sonore et de la qualité de la salle, j'aime à penser qu'avec mes collègues de l'OSM, un des meilleurs orchestres au monde dans le répertoire français, nous allons pouvoir donner à ces pièces une couleur nouvelle...»

Et faire de Paul Merkelo un homme riche? Non. Un homme heureux qui cède la totalité des revenus éventuels des ventes du CD à la bourse qui porte son nom et vient en aide aux jeunes musiciens de talent qui ont besoin d'aide. Comme lui dans le temps...