Notre directrice invitée dans La Presse+, Chloé Robichaud, est une fan de la première heure d'Ariane Moffatt, qui fera paraître le 19 octobre son nouvel album, Petites mains précieuses. Rencontre entre deux artistes inspirantes, qui se sont influencées.

Mis à jour le 25 sept. 2018
Marc Cassivi LA PRESSE

Marc Cassivi: Je voulais vous lancer sur la genèse de cette rencontre. On a demandé à Chloé de nous parler d'artistes qui l'inspirent et elle a d'emblée pensé à toi, Ariane. Comment Ariane t'inspire?

Chloé Robichaud: J'étais ado, à Québec, quand ton premier album est sorti. Je n'avais pas fait mon coming out du tout et j'écoutais tes albums sans arrêt...

Ariane Moffat: T'as quel âge?

Chloé Robichaud: 30 ans. C'était en quelle année, Aquanaute?

Ariane Moffat: En 2002. T'étais dans l'intensité de l'adolescence!

Chloé Robichaud: Je ne connaissais pas beaucoup de femmes au Québec qui étaient à la fois auteures, compositrices et interprètes. Tu avais une force, une façon d'être. Mais dans tes textes, je sentais une vulnérabilité. Ça me parlait beaucoup. Je savais que je voulais être réalisatrice et scénariste, et il y avait quelque chose dans ta musique qui venait me chercher, une façon de parler de soi avec sincérité. Bref, je suis allée voir presque tous tes shows à Québec. Je dévoile mon côté groupie! T'avais pas encore fait ton coming out, donc ce n'est pas nécessairement ce côté-là qui m'a attirée.

Ariane Moffat: Lorsque je l'ai fait, c'était en partie sous l'influence de femmes comme toi. Tout le mouvement Lez Spread The Word, la génération après moi qui vivait son homosexualité comme une force dans la différence et une affirmation sans complexes, m'a fait réaliser que j'étais décalée de le vivre sous une cape. Il y avait encore un vieux réflexe de tout cacher. Cette fraîcheur-là de votre génération m'a donné un coup de pied au derrière!

Marc Cassivi: Je trouve ça intéressant que tu dises ça, parce que dans mon esprit, c'est toi qui as agi comme un catalyseur. Il y a 15 ans, aucune femme autour de moi n'affichait ouvertement son homosexualité. Alors qu'aujourd'hui, c'est très différent, surtout chez les plus jeunes.

Ariane Moffat: Je me trouve chanceuse parce que plus je vieillis dans ma carrière, plus je «fitte» dans quelque chose qui est actuel: le queer, le décloisonnement du genre binaire, la diversité corporelle... C'était plus souffrant quand j'étais dans l'isolement par rapport à ça, et beaucoup dans l'ambivalence, parce que j'ai aussi été avec des hommes. Il y avait un plus grand décalage social à l'époque. Il y a vraiment des choses qui ont changé. Tant mieux!

Chloé Robichaud: Ton coming out, c'était à Tout le monde en parle, non?

Ariane Moffat: C'était en 2012 pour l'album MA. Guy A. m'a demandé s'il y avait des gens autour de moi qui avaient été particulièrement importants dans l'élaboration de ce disque-là. Je ne pouvais pas ne pas parler de ma blonde! Elle avait été très impliquée dans l'album. Il le savait. Ç'a été une petite porte entrouverte. J'étais prête. J'ai vécu le cliché de la libération. J'arrivais ensuite en entrevue et il n'y avait plus de zone grise.

Chloé Robichaud: Je n'ai pas eu à faire de coming out en tant que tel. En 2012, Chef de meute a été choisi à Cannes, et je me suis demandé si c'était quelque chose dont je voulais parler. Je craignais de devenir une espèce de porte-étendard. Sarah préfère la course abordait l'homosexualité, et donc les questions revenaient souvent à ça. C'est correct de servir de modèle, mais en même temps, je ne veux pas non plus être que ça.

Ariane Moffat: Pour moi, il y avait aussi toute la question de l'homoparentalité. Le déclencheur ultime, c'est qu'il y avait une incohérence totale entre le fait de devenir maman dans un contexte d'homoparentalité et de ne pas être complètement transparente, publiquement, par rapport à ça. Ne serait-ce que pour mes enfants. Si moi, je ne suis pas claire à 100 % avec mes choix et qui je suis, comment je peux espérer une totale transparence avec mes enfants ? Mais c'est vrai qu'on peut être catégorisée et cataloguée, parce que la société n'est pas toujours aussi progressiste et ouverte qu'on ose le croire. On porte une étiquette. Mais si tu n'en parles pas, tu ne contribues pas à ce que l'étiquette disparaisse.

Chloé Robichaud: C'est aussi la réflexion que j'ai eue: si moi, je ne le fais pas, qui va le faire? En même temps, je comprends certaines personnes de ne pas vouloir porter cette étiquette publiquement. Je respecte leur choix. Mais quand j'étais jeune, il y avait très peu de modèles de femmes ouvertement lesbiennes. Surtout pas avec ta notoriété. J'ai grandi en me disant: «Mon Dieu! Ça va être dur, être gaie.»

Ariane Moffat: Quand tu me voyais en show, tu devais te dire: «Pourquoi elle le dit pas?» [Rires]

Chloé Robichaud: J'avais des doutes! Il y a des paroles qui m'interpellaient beaucoup. Quand tu l'as dit, ça m'a rassurée! [Rires]

Ariane Moffat: Ton gaydar était bon!

Marc Cassivi: Pourquoi est-ce si récent, selon vous, que les femmes homosexuelles s'affichent plus ouvertement?

Chloé Robichaud: Il y a une visibilité dans les médias qu'on n'avait pas auparavant. La façon que l'on présente la société dans les médias a une grande influence. Ça commence par la télévision et sa représentation de notre société.

Ariane Moffat: Le travail que tu as fait sur Féminin/Féminin au Québec a été important. L'exploration des sexualités autres qu'hétéro, mettons, c'est devenu tendance chez les ados. Ils sentent qu'ils ont plus de liberté d'essayer différentes choses. Ce n'était pas aussi répandu quand j'étais jeune! C'est vraiment une «mode». Je m'excuse d'utiliser le terme.

Chloé Robichaud: Une mode à laquelle j'ajoute un bémol: Montréal reste un microcosme. Cette mode-là, elle sort un peu des frontières montréalaises, mais c'est quand même différent à l'extérieur.

Ariane Moffat: La stigmatisation est plus grande...

Chloé Robichaud: Exact. Ce qui me fait dire qu'il faut continuer à se faire entendre dans les médias. Il y a des gens qui disent: «Là, il y en a beaucoup de lesbiennes ou de bisexuelles à l'écran. On peut peut-être leur donner un break...» Je me fais demander si je vais toujours faire des films sur des lesbiennes. On me reproche de trop parler de personnages féminins. Un réalisateur, est-ce qu'on lui demande s'il parle trop de personnages masculins? Je parle de ce que je connais. Ma réalité, c'est une réalité de femme homosexuelle. J'ai le droit d'en parler. Ça peut toucher des gens, et pas que des gais. Récemment, il y a un papa qui est venu me dire qu'il avait regardé Féminin/Féminin et qu'il a réalisé qu'il avait des préjugés homophobes. Il m'a remerciée parce qu'il ne voit plus les choses de la même façon et qu'il comprend mieux la réalité de sa fille.

Ariane Moffat: On a le droit d'avoir envie de participer à cette quête de changement, d'égalité ou de parité. Et je ne parle pas seulement de l'homosexualité. Ça va de soi que j'aie envie de défendre les enjeux qui touchent les femmes. Alors que tu m'aurais demandé, à l'époque d'Aquanaute, quel était mon rapport au féminisme, je n'aurais pas su quoi te répondre. J'avais l'impression de ne pas maîtriser le sujet. Aujourd'hui, je respire le féminisme. La société évolue et je m'attribue plus facilement cette défense-là. Alors qu'à l'époque, seule dans un monde d'hommes, j'avais tout pour être féministe, mais je préférais ne pas faire de vagues. Aujourd'hui, le bassin d'auteures-compositrices a grandi et c'est inspirant. Comme le mouvement #metoo.

Chloé Robichaud: Le collectif nous rend plus fortes. C'est grâce à Florence Gagnon [fondatrice de Lez Spread The Word] que j'ai fait Féminin/Féminin. Je ne l'aurais pas fait toute seule. Cette semaine, j'étais au gala des Gémeaux et je voyais des réalisatrices en nomination. Ça reste difficile. Peu de réalisatrices se font embaucher sur des productions à gros budget. Mais il y a un vent de changement.

Ariane Moffat: Il y a aussi un vent dans la couverture médiatique. J'ai aimé la manière dont on a parlé de Féminin/Féminin dans les médias. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de normalisé, plus que jamais, dans la lecture du contenu. Ce n'était pas seulement axé sur l'homosexualité. J'ai trouvé ça encourageant.

Marc Cassivi: Les journalistes ne ramènent pas tout à ça... contrairement à moi! [Rires en choeur] Chloé, tu parlais du clivage entre Montréal et le reste du Québec. As-tu constaté plus d'homophobie ailleurs?

Chloé Robichaud: J'ai grandi à Cap-Rouge et j'ai quitté Québec à 18 ans. Je vivais de l'homophobie, mais pas directement, parce que je n'étais pas out. Il y avait des débats en classe: pour ou contre le mariage gai, pour ou contre l'homosexualité. J'avais lu un article dans le journal étudiant qui était assez homophobe. Ça ne me donnait pas du tout le goût de m'émanciper. Le regard des gens quand je sors de Montréal est différent. Peut-être parce que j'ai un look un peu plus «masculin». Il y a plus de curiosité, par exemple, quand je tiens la main de ma blonde à l'extérieur de Montréal.

Ariane Moffat: L'aspect personnalité publique m'empêche d'avoir un regard plus objectif là-dessus. Je ne subis pas l'homophobie de la même manière parce que les gens m'ont vue à La voix. Et que ça prime sur tout le reste. L'homophobie que j'ai vécue, c'est plus moi par rapport à moi. J'ai été dure avec moi-même. Avant de m'accepter complètement, il y a eu des moments plus difficiles. Je dansais entre le non et le oui. Il y avait une grande hésitation. C'est le fruit de tout ce qu'on a accumulé socialement. On vit avec ces jugements-là, tout en tentant de se définir. C'est complexe, l'identité. Il y a beaucoup de stéréotypes liés à l'image de la femme, à travers une domination masculine qui s'exerce depuis longtemps. D'exister à l'extérieur de ce regard-là, socialement ou dans l'intimité, de briser cette définition de la féminité imposée par la société, c'est plus difficile quand on est dans le doute. S'accepter tel qu'on est, c'est une véritable libération.