«Holométabole» désigne un insecte qui se métamorphose complètement à chaque stade de son évolution, tel le papillon, qui passe de chenille à chrysalide avant de s'envoler. Anik Jean est peut-être un humain holométabole: son troisième album, éponyme, est très différent des deux premiers. Rencontre avec une fille intense, amoureuse, transfigurée, qui sort vraiment de son cocon.

Marie-Christine Blais LA PRESSE

«Je me ferais teindre en blonde si tu me le demandais», chantait Piaf. Oui, Anik Jean s'est fait teindre en blonde. Mais pas du tout à la demande de son amoureux (Patrick Huard), ce qui n'empêche pas l'ardente auteure-compositrice de reprendre quand même du Piaf sur son troisième disque: une version très intense de Mon Dieu, la prière de tous les amants du monde: «Je l'ai interprétée en portant mes lunettes noires, pas pour faire la star, mais parce que je pleurais trop!», dit Anik Jean avec le plus lumineux des sourires, confiant au passage qu'elle a choisi le même type de micro que celui utilisé par la Môme pour enregistrer Mon Dieu.

«J'avais besoin de changer radicalement, explique-t-elle à propos de sa chevelure, mais aussi de son attitude générale. J'étais dans une relation amoureuse qui me faisait vraiment souffrir, et là, Patrick (Huard), que je connaissais un peu, m'appelle pour me demander si je ne voudrais pas passer une audition pour jouer dans son film Filière 13 (qui sort en août). J'ai «hagui» faire l'audition, mais j'ai eu le rôle! Le rôle d'une fille joyeuse, optimiste, qui m'a sauvée: j'ai mis le gars dehors, j'ai commencé à travailler à mon album... et je suis tombée amoureuse de Patrick.» D'où ce disque vibrant et nettement plus solaire que les précédents, Le Trashy Saloon (2005, plutôt trash punk) et Le ciel saigne le martyre (2008, plutôt rock gothique).

Ce n'est pas la chose la plus étonnante de cet album qu'elle a elle-même réalisé: on hésite à accorder la palme à son duo bilingue avec Robert Smith du groupe The Cure (J'aurai tout essayé), son duo avec Pierre Flynn, la voix de Miss Jean qui évoque fort agréablement celle de Chrissie Hynde, ses musiciens de méga-calibre (qui accompagnent habituellement David Bowie: le guitariste Earl Slick, le batteur Sterling Campbell, la bassiste Gail Ann Dorsey), sa reprise de Wild Is The Wind (interprétée notamment par Nina Simone et Bowie), le fait qu'elle joue autant de guitare que du piano («imagine, je jouais sur un beau vieux Steinway d'à peu près 12 pieds de long!»), son assurance comme réalisatrice...

«L'assurance, en tout cas, ça s'est construit tranquillement: Jean (Leloup) m'avait donné confiance en moi comme chanteuse et guitariste sur Le Trashy Saloon, Earl (Slick) m'avait donné confiance en moi comme auteure-compositrice sur Le ciel saigne le martyre (réalisé par Mark Plati), et quand il a été question de faire ce troisième album, j'en ai parlé avec Earl. Depuis Le ciel saigne..., il est devenu comme mon grand frère, on s'est jamais lâchés depuis 2008, on s'appelle tous les jours ou presque, c'est lui qui m'a ramassée en miettes après ma rupture... Donc, je lui parle de mes idées, de ce que j'entends, de ce que je veux, et Earl me dit: "Man, you should produce it!"»

Elle a donc réalisé l'album. Et avec son ingénieur et preneur de son Paul Lepage, elle l'a mixé. Earl, lui, l'a mise en contact avec Robert Smith, lui a fait rencontrer ses copains musiciens, proposé quelques musiques...

En 22 jours, avec la moitié du budget qu'elle avait pour son deuxième disque («Si j'ai réussi à faire ce disque, c'est juste parce que j'ai de très bons amis!»), Anik Jean a réussi à enregistrer, mixer et faire masteriser l'album, à New York et Montréal. «Tous ces gens qui m'aimaient, Earl, Flynn, Gail Ann, mon chum qui nous filmait, c'était comme des energy drinks, tout ça.

«L'album est en trois parties: d'abord la conclusion du passé comme une porte qui se ferme, ensuite la confrontation avec moi-même, enfin le bonheur total comme une porte qui ouvre sur quelque chose que je n'avais jamais même imaginé possible: l'espoir, l'amour!»

«J'aime toujours le dark, le deep, reprend-elle, mais c'est plus facile, le no future, je m'en rends compte. Là, je montre ma vulnérabilité, ma fragilité... Et je pense que d'avoir joué dans un film, ça m'a aidée à jouer de ma voix sur l'album. Mais tu vois, juste que Pierre Flynn accepte de m'écrire une chanson, puis de la chanter avec moi, juste que Earl soit là... Écoute, c'est simple, moi, je veux être entourée de gens hot, 15 fois plus hot que moi: ça m'inspire, ça me pousse, ça me fait voler.»